Défense sol-air : le Patriot arrive ! Avec un autre système israélien ou franco-italien ?

Tir d'une batterie Patriot, @RTX (https://www.rtx.com/raytheon/what-we-do/integrated-air-and-missile-defense/global-patriot-solutions)

En juin 2021, le Conseil fédéral avait annoncé que, pour sa défense sol-air à longue portée (DSA LP), il avait sélectionné le Patriot américain de Raytheon, aux dépens du SAMP/T du franco-italien Eurosam. Ce choix avait été largement conforté par les performances démontrées par le système d’outre-Atlantique durant le conflit en Ukraine, puis lors des différents épisodes de tensions au Proche et Moyen-Orient. Le problème est que ce sont justement ces conflits qui ont empêché la Suisse d’être livrée dans le calendrier et les montants prévus initialement. En effet, le gouvernement américain a informé la Confédération durant l’été 2025 que les livraisons ne se feraient pas entre 2026 et 2028 pour 2 milliards de francs. Les choses avaient depuis été précisées : les batteries ne devaient pas attendues être avant 2032. Durant l’été, il avait été question de pouvoir recevoir nos deux systèmes, envoyés à l’Allemagne, mais aucun accord n’avait finalement été trouvé. Quant aux surcoûts, ils pourraient atteindre 4,3 milliards de francs. Même dans l’hypothèse basse, estimée à 1,7 milliard, la facture supplémentaire représenterait presque le doublement du coût initial de la commande.

Le conflit entre l’Iran, d’une part, et les États-Unis et Israël, d’autre part, en cours depuis février 2026 a encore envenimé la chose, les pays du Golfe, Israël et les forces armées américaines ayant fait un usage intensif des missiles tandis que la demande pour les batteries elles-mêmes a explosé. En somme, la Suisse paraît être un bien petit poisson par rapport à tous ces acheteurs potentiels, dont les crédits sont débloqués dans des délais et des ampleurs bien plus importants que chez nous.

C’est dans ce cadre que le Conseil fédéral a décidé, le 6 mars 2026, d’étudier la possibilité d’acquérir un second équipement, qui permettrait d’être livré avant 2030 et de pouvoir compter sur une certaine redondance entre les fournisseurs, même si cela devrait évidemment entraîner, à terme, des coûts supplémentaires, que ce soit pour la maintenance ou la formation. Il a finalement entériné la piste du système complémentaire le 24 juin dernier, chargeant le DDPS d’entamer des négociations contractuelles avec des fabricants.

Afin d’alimenter les réflexions et études du gouvernement et d’Armassuise, des renseignements ont donc été demandés à plusieurs constructeurs : l’allemand Diehl IRIS-T SLX, le franco-italien Eurosam (SAMP/T NG), le sud-coréen Hanwha Aerospace (L-SAM) et des fournisseurs israéliens (Rafael et Israel Aerospace Industries – IAI) ont été sollicités. Le premier a été rapidement éliminé, la version envisagée étant encore en développement.

L’exécutif a officiellement dévoilé sa short-list le 28 octobre, même si celle-ci avait déjà fuité dans la presse : ne restent plus que le SAMP/T NG et le Barak MX d’IAI. Les sept Sages ont indiqué que, pour faire leur sélection finale, ils se baseraient sur des critères « non seulement techniques, militaires, liés à l’armement et à la politique de sécurité, mais aussi des aspects relevant de la politique étrangère et de la politique économique. » À notre sens, ces derniers, et plus encore l’avant-dernier, sont de nature à favoriser l’offre franco-italienne. En effet, l’image d’Israël semble assez négative en Suisse du fait de ses actions dans la bande de Gaza. En outre, un contrat avec Israël pourrait susciter des réticences, compte tenu des opérations menées par le pays et de la perception de celles-ci en Suisse. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une incompatibilité avec le droit de la neutralité, qui n’interdit pas l’acquisition d’armements auprès d’un État belligérant. La question relève davantage de la diplomatie et de la crédibilité que la Suisse entend donner à sa politique de neutralité. Enfin, et d’un point de vue plus militaire, les dernières acquisitions de drones et de radios auprès d’entreprises sises dans l’État hébreu ont laissé un goût amer dans notre pays.

Armasuisse pourrait bien évidemment faire fi de tout ceci. Le Conseil fédéral et le Parlement plus difficilement. L’hypothèse que nous faisons est que la teneur du communiqué de presse laisse justement entendre que, cette fois, et contrairement au contrat F-35, ce seront bien des considérations politiques qui dicteront le choix final.

Mais les questions d’image ne seront pas les seules à peser dans la balance. La preuve, IAI fait partie des deux finalistes. Les critères techniques et militaires ont pesé lourd dans la première phase de sélection. Les délais de livraison, les compensations industrielles et une éventuelle production partielle en Suisse seront également scrutés de près. Le département souhaite en effet que les missiles, les systèmes de conduite ou, au minimum, leurs composants critiques soient fabriqués en Suisse, ou en Europe. Ces considérations sont en accord avec la stratégie en matière de politique d’armement visant à privilégier les productions suisses, puis voisines, puis européennes. L’importance donnée à l’approvisionnement en munitions démontre que cette question, essentielle dans le contexte actuel, a été prise en compte.

Eurosam a indiqué qu’il pouvait livrer son produit avant la fin de cette décennie si le contrat était signé cette année encore, ce qui ne sera pas le cas. Les Israéliens sont quant à eux reconnus pour livrer rapidement les commandes passées auprès d’eux. C’est que leur industrie de l’armement tourne à plein régime pour soutenir les actions offensives de Tsahal, tandis que l’État a certainement besoin de faire rentrer quelques devises, la guerre étant toujours une opération onéreuse.

Dernièrement, le SAMP/T NG a été commandé par le Danemark. La France et l’Italie en recevront aussi. L’Ukraine doit quant à elle devenir le premier utilisateur au combat du SAMP/T NG. Le déploiement progressif de ses différents composants doit commencer en 2027. En attendant, deux systèmes SAMP/T de génération actuelle doivent être mis à disposition de Kiev. Il convient donc de ne pas confondre l’expérience opérationnelle du SAMP/T actuel avec celle de sa nouvelle génération, qui reste à démontrer. Le tampon « combat proven » reste gage de qualité dans le secteur de l’armement. Dans ce domaine, d’ailleurs, les Israéliens ont bien sûr des arguments à faire valoir, leur défense anti-aérienne, reposant sur plusieurs composantes, a montré toute son efficacité depuis plusieurs mois. IAI a d’ailleurs déjà vendu son Barak MX en Europe, à la Slovaquie et à la Grèce par exemple. L’équipement israélien dispose ainsi d’un avantage potentiel en matière de maturité industrielle et de disponibilité.

Un autre enjeu sera celui de la coopération avec nos voisins, que le gouvernement souhaite également renforcer. Il pourrait s’avérer plus facile de travailler avec la France et l’Italie dans le domaine antiaérien, placé en tête des priorités par le DDPS, si nous utilisons le même système que ces deux nations. Formation, logistique et entretien pourraient, là aussi, encourager la sélection du SAMP/T NG. S’il s’agit d’un avantage réel, il ne sera, cela dit, pas nécessairement décisif.

Initialement, l’exécutif souhaitait faire son choix cette année encore et espérait même pouvoir faire voter le Parlement sur cet objet avant 2027. Il n’en sera rien. D’une part, le bureau du Conseil national n’a pas voulu précipiter les choses, peut-être échaudé par les révélations de la commission de gestion au sujet de la notion de prix fixe du F-35. D’autre part, la Chambre du peuple ne s’est pas encore prononcée sur le Message visant à créer un fonds pour l’armement et hausser la TVA afin de financer les acquisitions nécessaires à la modernisation de l’armée. La votation sur une hausse de cette même taxe pour l’AVS, le 29 novembre, semble mal emmanchée d’après les premiers sondages, tandis que le Conseil national rechigne à suivre l’idée des sept Sages. Nous y reviendrons.

Si l’issue de ces discussions devait être positive, une décision pourrait être prise au début de l’année prochaine. Puis celle-ci serait présentée au Parlement. Sous forme d’un message, elle comprendrait « un éventuel crédit additionnel pour le système Patriot et sur la suite à donner au système supplémentaire de défense sol-air de longue portée. » Car le gouvernement a, dans le même temps, annoncé vouloir poursuivre l’acquisition du Patriot, se déclarant toujours en discussion avec le fournisseur afin de limiter autant que possible les retards et les surcoûts.

Deux jours plus tard seulement, le Conseil fédéral a fait une annonce surprise : les premiers éléments du Patriot vont être livrés d’ici le milieu de l’année prochaine ! C’est dire si les discussions dont il était question ci-dessus étaient intenses et à bout touchant. Dans le détail, il est fait état « d’une unité de feu composée d’un radar, d’un lanceur et des équipements connexes issus de la commande initiale, destinés aux travaux d’intégration (p. ex. dans la liaison de données) et aux premières formations. » De plus, « le DDPS a obtenu l’accord du gouvernement américain pour que la Suisse puisse acquérir les systèmes Patriot directement auprès du fabricant, au lieu de passer comme jusqu’ici par le gouvernement américain, sous réserve toutefois de l’approbation du Congrès américain. »

Il s’agit assurément d’une excellente nouvelle. Cet arriva permettra d’instruire nos officiers professionnels, puis la troupe, avant la livraison du reste du matériel. Une capacité initiale pourrait être déclarée avant la fin de la décennie, sous réserve de la livraison de munitions, dont le communiqué de presse ne fait pas mention. En revanche, celui-ci précise bien que la commande sera entièrement honorée dans un délai de cinq à sept ans, soit un laps de temps relativement long.

L’annonce du Conseil fédéral n’indique pas si ce retournement de situation par rapport au Patriot change quelque chose pour le système complémentaire. Sera-t-il bien acquis ? Car, en l’état actuel des choses, la documentation officielle indique 1 milliard de francs pour le premier, ce qui semble sous-évalué d’après les déclarations du chef d’Armasuisse lui-même, et 5 pour le second. Il s’agit donc de deux programmes très onéreux. La Suisse pourra-t-elle réellement se le permettre ?

Cela nous renvoie justement aux délibérations sur le financement de notre outil de défense, qui se poursuivent. En attendant, ses moyens, financiers comme matériels, restent relativement limités. Si ceux-ci ne connaissent pas une croissance importante rapidement, notre pays est condamné à rester à la traîne et demeurer un trou capacitaire en plein cœur de l’Europe.

En conclusion, le gouvernement avance aujourd’hui aussi vite que possible, tout en restant largement dépendant des possibilités industrielles, voire du bon vouloir, des nations étrangères, le tout avec les différentes contraintes de politique interne et budgétaires qui sont les siennes. La session d’hiver du Parlement devrait à cet égard être riche d’enseignements. Elle permettra de savoir sur quels moyens financiers l’armée pourra compter et à quelle échéance. Sans ces précisions fondamentales, les débats en resteront à ce qu’ils sont: des paroles.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS : « Système de défense sol-air de longue portée : le Conseil fédéral fixe les grandes lignes pour la suite », 28.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/jUwp7n9Nx-Id

KÜMMERLING, Pascal, « Short list pour le second système sol-air longue portée ! », in Avia news, 29.10.2026 : https://www.avianews.ch/post/short-list-pour-le-second-syst%C3%A8me-sol-air-longue-port%C3%A9e

LAGNEAU, Laurent, « Surprise en Suisse : le choix d’un second système de défense aérienne se fera entre le SAMP/T NG et le Barak MX israélien », in OPEX 360, 28.10.2026 : https://www.opex360.com/2026/10/28/surprise-en-suisse-le-choix-dun-second-systeme-de-defense-aerienne-se-fera-entre-le-samp-t-ng-et-le-barak-mx-israelien/

RUITENBERG, Rudy, « Switzerland shortlists SAMP/T, Barak MX for long-range air defense », in DefenseNews, 29.10.2026 : https://www.defensenews.com/global/europe/2026/10/29/switzerland-shortlists-samp-t-barak-mx-for-long-range-air-defense/

WOLF, Fabrice, « Face aux retards de ses Patriot, la Suisse va choisir entre le SAMP/T NG et le Barak MX » in Méta-défense, 29.10.2029 : https://meta-defense.fr/2026/10/29/suisse-patriot-sampt-ng-barak-mx-f-35a/

WOLF, Fabrice, « La déferlante de SPYDER et autres systèmes antiaériens israéliens en Europe continue, en dépit des appels à la souveraineté », in Méta-défense, 30.06.2026 : https://meta-defense.fr/2026/08/31/israel-contrat-defense-aerienne-grece/

Communiqué de presse du DDPS : « Système de défense sol-air de longue portée : la Suisse recevra en 2027 les premiers composants du système Patriot », 30.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/zk5k7PhV8YxP

DDPS, Financement de l’armée, sans date, https://www.vbs.admin.ch/fr/financement-armee