Malgré les polémiques au sujet de son coût, les délais sont pour l’instant tenus du côté du F-35, dont la fabrication a débuté, aux États-Unis comme en Italie. Il n’en va malheureusement pas de même du système antiaérien Patriot.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, la demande pour celui-ci a largement augmenté, notamment en Europe. L’été dernier, le gouvernement américain a ainsi informé son homologue suisse que sa commande connaîtrait des retards dont l’ampleur est restée inconnue jusqu’à ce printemps. Nos 5 batteries devaient initialement êtreréceptionnées dès 2027. Après discussions, il s’est avéré que les systèmes ne devraient désormais pas être livrés avant le début des années 2030. Aucune échéance ferme ne semble toutefois aujourd’hui garantie. Et encore, car les opérations aériennes lancées par Donald Trump contre l’Iran ont aussi contribué à augmenter le carnet de commandes de Raytheon, et à diminuer les stocks de missiles de ce système. Et cela sans parler de surcoûts. Car qui dit demande en hausse dit prix en hausse, et pas qu’un peu !
Malgré tout, Armasuisse espérait avoir une ultime carte à jouer : l’Allemagne. En effet, si notre matériel devait arriver avec du retard, c’est parce que notre voisin devait recevoir notre commande, en compensation des systèmes qu’il avait lui-même fourni à l’Ukraine. Mais voilà, ceux-ci sont configurés selon les besoins suisses, ce qui pourrait entraîner quelques travaux, surcoûts et complications pour les militaires allemands. Berne espérait que, devant ces défis potentiels, Berlin laisse finalement ces engins retrouver leur destination initiale. Il n’en sera rien. Les besoins de nos voisins sont jugés trop criants pour faire la fine bouche. Tant pis si les Patriot reçus ne correspondent pas tout à fait aux spécifications allemandes. Mieux vaut cela que rien.
Dès lors, est-il pertinent de continuer à payer pour le Patriot ? Car des acomptes de 650 à 750 millions de francs ont déjà été versés. Et si les États-Unis ont déjà largement décalé la livraison de notre commande, pourquoi cela ne se produirait-il pas à nouveau ? Aujourd’hui, nos autorités ne semblent pas avoir de garantie qu’aucun nouveau retard ne surviendra. Tout paiement supplémentaire représente donc un pari, très onéreux. D’autant plus que l’on parle actuellement d’un surcoût de 1,7 à 4,3 milliards de francs ! Pour des batteries devant initialement valoir 2 milliards de francs, il y a de quoi tousser un peu. Le gouvernement se retrouve ici coincé entre deux risques. Suspendre les paiements permettrait de ne pas engager davantage de fonds sans garantie ferme. Mais cette décision risquerait également de repousser encore la Suisse dans la file d’attente des industriels américains. À l’inverse, reprendre les paiements permet de maintenir l’acquisition en mouvement, tout en obligeant la Confédération à engager des sommes importantes alors que le calendrier définitif et le coût final demeurent inconnus.
Compte tenu de ces éléments, il faudra que la Suisse négocie une adaptation, voire un nouveau contrat avec les États-Unis. Autrement dit, le problème ne se limite plus à savoir quand les Patriot seront livrés, mais également à quelles conditions contractuelles, financières et calendaires. Dans un marché où Washington privilégie nécessairement ses propres besoins et ceux de ses alliés les plus proches, la position de négociation de Berne ne semble pas particulièrement confortable.
C’est bien face à ces incertitudes que le Conseil fédéral a décidé d’acquérir un système complémentaire. Des demandes d’informations ont donc été adressées à des fournisseurs français (SAMP/T NG), sud-coréen (L-SAM) et israélien (David’s Sling et Barak MX). Si le premier semble jouir d’une bonne réputation et permettrait de nous rapprocher de nos voisins, sa diffusion reste relativement limitée (France, Italie, Singapour, Ukraine et, dernièrement, Danemark). L’industriel Eurosam affirme toutefois avoir la capacité de livrer la Suisse rapidement en cas de commande, évoquant un délai de 36 mois. La non-sélection de ce système serait très certainement mal vue par nos partenaires continentaux, pour qui la Suisse semblerait vouloir acheter tout plutôt qu’européen.
Les systèmes israéliens ont quant à eux prouvé leur efficacité au fil des frappes subies par l’État hébreu. Ils viennent d’ailleurs d’être commandés par la Slovaquie et la Grèce, cette dernière allant même en produire une partie sur son sol. Cela permettrait de répondre aux critères suisses de fabrication sur le continent. Mais l’image de Tel-Aviv est très mauvaise chez nous du fait de ses opérations au Moyen Orient, ainsi que des difficultés rencontrées avec l’acquisition du drone Hermes 900. Le DDPS veut-il se retrouver à gérer une énième polémique et les dégâts d’image qui vont avec ? Au-delà de la question politique, l’expérience des derniers mois pose une autre interrogation concernant les systèmes israéliens : celle de la disponibilité des munitions en temps de crise. Un fournisseur directement engagé dans un conflit majeur pourrait naturellement privilégier ses propres besoins avant ceux de ses clients étrangers.
Le sud-coréen L-SAM n’est pour l’instant pas fabriqué sur le continent mais ses représentants indiquent publiquement qu’il serait possible d’envisager une partie de la production en sous-traitance en Suisse. L’entreprise Hanwha est une habituée de ce genre de pratique, ayant notamment établi une large coopération industrielle avec la Pologne. Les armements en provenance de Corée du Sud sont ainsi de plus en plus nombreux en Europe : obusiers K-9 Thunder, chars K2 Panther et lance-roquettes K239 Chunmoo sont désormais courants sur le vieux continent. Il semblerait d’ailleurs que le L-SAM suscite un certain intérêt au sein de l’administration, sûrement du fait des retombées industriels sus-cités. Rappelons en outre que la législation sur nos exportations d’armes aura été clarifiée d’ici fin novembre, l’assouplissement voté par le Parlement devant être adoubé, ou non, par la population à cette échéance.
La version à longue portée de l’IRIS-T, appelée SLX, ne fait plus partie des options envisagées. C’est que ce système est encore en développement et Berne a dorénavant besoin de garanties fermes. Nos 7 batteries commandées au travers des programmes d’armement 2024 et 2026 ne devraient donc pour l’instant servir qu’à la défense antiaérienne à moyenne portée.
Chose intéressante, Urs Loher, directeur d’Armasuisse, a déclaré que la proposition de décision concernant ce second système antiaérien à longue portée arriverait d’ici une douzaine de jours sur la table du Conseil fédéral. L’objectif serait qu’un contrat soit conclu… avant la fin de l’année ! Cela constituerait une accélération formidable de la marche des affaires, tant au DDPS qu’au Palais fédéral. D’autant plus que le Parlement devrait se prononcer au plus tard lors de la session de décembre pour que cette alternative soit possible, et qu’il n’existe aujourd’hui aucun financement pour cette acquisition. Rappelons que le budget ordinaire ne doit croître que très lentement, tandis que des moyens exceptionnels pour l’équipement pourraient n’être soumis à votation que d’ici 2028. Et cela seulement si le Parlement accepte une hausse de la TVA dédiée à ce poste, ce qui semble loin d’être acquis.
Si le DDPS se retrouve à financer deux systèmes antiaériens à longue portée, dont la livraison de l’un restera soumise au bon vouloir de Washington, cela représentera un investissement pouvant dépasser les 10 milliards de francs. Il s’agit d’une somme qui n’existe tout simplement pas dans les scénarios envisagés actuellement à Berne. À moins que les planifications ne soient adaptées, il faudra donc opérer des priorisations dans d’autres projets. Ou se décider à tirer la prise d’un des deux systèmes antiaériens.
La protection des hautes couches de notre ciel reste donc pour l’instant entourée d’un certain nombre d’inconnues. Le DDPS semble vouloir les lever le plus vite possible, ce qui est logique et bienvenu. Nous verrons rapidement quelle(s) surprise(s) l’administration fédérale nous réserve encore sur ce dossier chaud.
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Le F-35A suisse en bonne voie : fabrication des premiers composants en Italie », 14.08.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/Z5Nf-kp1oHsZOFegAFJL_
S. A. « La Suisse s’attend à ce que les systèmes Patriot américains lui coûtent deux fois plus cher que prévu », in Le Temps, 13.05.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/la-suisse-s-attend-a-ce-que-les-systemes-patriot-americains-lui-coutent-deux-fois-plus-cher-que-prevu
MEIER, Dominik, « Patriot-Deal» mit Deutschland gescheitert – Mehrkosten steigen », in SRF, 04.09.2026: https://www.srf.ch/news/schweiz/flugabwehr-patriot-deal-mit-deutschland-gescheitert-mehrkosten-steigen
VON MATT, Othmar, « L’Allemagne garde ses Patriot et place la Suisse dans une situation délicate » in Watson, 04.09.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/etats-unis/582589944-pourquoi-les-couts-du-patriot-vont-doubler-pour-l-armee-suisse
NEBEL, Pierre, « La Suisse pourrait s’équiper d’un système de défense anti-missile d’ici trois ans », in RTS Info, 19.06.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/defense-anti-missile-la-suisse-pourrait-s-equiper-d-ici-trois-ans-29280718.html
WOLF, Fabrice, La Slovaquie préfère le Barak MX israélien aux Iris-T SLM et VL MICA européens… », in Méta-défense, 28.08.2026 : https://meta-defense.fr/2024/08/28/barak-mx-slovaquie-vs-iris-t-vl-mica/
WOLF, Fabrice, « La Grèce se tourne vers Israel pour sa défense aérienne et pour faire face à Ankara », in Méta-défense, 31.08.2026 : https://meta-defense.fr/2026/08/31/israel-contrat-defense-aerienne-grece/