Des difficultés du deuxième système anti-aérien à longue portée

Système antiaérien français SAMP/T en batterie, @Ministère des armées et des anciens combattants

La capacité de la Suisse à faire face aux menaces balistiques et de croisière est une question au long et tortueux cours. C’est au travers du rapport Avenir de la défense aérienne, publié en mai 2017 que l’acquisition d’un tel système fut ancrée dans le marbre. Un appel d’offres fut ensuite lancé. Deux concurrents y participèrent : Raytheon avec son Patriot et Eurosam avec son SAMP/T. Le Conseil fédéral dévoila en juin 2021 qu’il avait fait l’option du « tout américain », avec le F-35 et Patriot.

Ce dernier devait initialement être livré entre 2026 et 2028 et coûter 2 milliards de francs. L’on sait depuis l’été dernier que ce ne sera pas le cas. Washington ayant donné la priorité à l’approvisionnement de l’Ukraine et de certains pays soutenant celle-ci, Berne devrait compter avec des années de retard. En outre, l’importante demande dans le domaine de la défense anti-aérienne fit que les prix et les listes d’attente explosèrent. La Confédération ne doit ainsi plus s’attendre à recevoir ses Patriot avant 2032, au plus tôt, et pour un prix augmenté de plusieurs milliards (1,7 à 4,3 selon les sources). Les autorités helvètes espéraient que l’Allemagne, qui devait recevoir les batteries initialement destinées à la Suisse, accepterait de les « rendre », du fait d’une configuration différente de celle du matériel allemand, mais il n’en fut rien.

Dans ce cadre, le Conseil fédéral étudie depuis le début de l’année l’acquisition d’une défense sol-air à longue portée (DSA LP) complémentaire, un projet intitulé Bodluv GR2. Il s’agit de disposer d’un système auxiliaire au premier, voire de le remplacer si celui-ci ne pouvait finalement plus du tout être livré, tout en diminuant la dépendance envers les États-Unis, dont la stabilité politique et l’engagement militaire en Europe ne sont plus garantis. Pour ce faire, le gouvernement a envoyé une RFI (Request for Information) à différents industriels. Parmi eux, l’on retrouvait Eurosam, avec la version modernisée de son système, mais aussi le sud-coréen Hanwha avec son L-SAM et Israël avec les David’s Sling et Barak MX, tandis que l’allemand Diehl et son IRIS-T SLX a rapidement été écarté. Les opportunités et les défis liés à chaque système ayant déjà été listés ici, nous n’y reviendrons pas.

Selon des informations obtenues par le Blick puis confirmées par Armasuisse, les évaluations seraient terminées. À l’issue de celles-ci, deux offres seraient désormais encore en lice, celles de la France et d’Israël. Les uns donneraient le SAMP/T gagnant tandis que d’autres laisseraient entendre que ce seraient les Israéliens qui auraient les préférences de l’office fédéral de l’armement. Autant dire que l’on n’en sait rien. En revanche, si cette dernière hypothèse devait se confirmer, ce choix porterait selon nous à nouveau à la crédibilité de tout le département, pour peu que celle-ci existe encore. En effet, Israël étant en guerre, il serait compliqué de faire affaire avec ce pays.

En outre, la question de la sécurité d’approvisionnement se pose nécessairement, puisque les crises auxquelles le pays est confronté peuvent impliquer les mêmes difficultés qu’avec le Patriot, c’est-à-dire que leurs propres besoins pourraient logiquement passer avant les nôtres en cas de nécessité. Et cela sans parler des polémiques liées aux attaques de Tsahal en Palestine, et du gouvernement de l’État hébreux de manière générale. La manière dont se sont déroulés les achats des drones ADS 15 et autres systèmes de radios auprès d’Israël aurait également pu laisser penser qu’Armasuisse pourrait se montrer un peu plus prudente à l’égard de Tel-Aviv. Il pourrait s’avérer que non. C’est évidemment à confirmer ou à infirmer, mais si l’administration militaire déclarait vouloir à derechef se fournir auprès d’Israël, elle tendrait le bâton pour se faire battre et montrerait que ses cadres ne sont guère de grands stratèges politiques, élément pourtant primordial dans le contexte actuel.

En outre, cela constituerait un nouveau désaveu pour nos voisins, alors même que la stratégie en matière d’acquisition d’armement stipule noir sur blanc que les fournisseurs les plus proches doivent être privilégiés en premier lieu avant de rechercher des alternatives plus lointaines. Notre voisin français, qui fournit des efforts à notre égard – pas désintéressés, il est vrai – en matière de collaboration militaire, ne pourrait que mal le prendre. Un choix franco-italien contribuerait à renforcer une capacité industrielle européenne dans un domaine où la demande explose.

Mais le processus de sélection n’est pas le seul écueil à se dresser sur le chemin de cette acquisition. En effet, pour la garantir dans les meilleurs délais, il faudrait que le Parlement se prononce sur le relèvement de la TVA et la création d’un fonds pour l’armement cette année encore. Le Conseil des États l’a déjà fait mais le bureau du Conseil national a refusé de traiter cet objet lors de la session d’hiver. Dans ce cadre, Il ne sera pas possible de passer commande en 2026.

Le problème est que les prix évoluent très vite. Les offres proposées par les fournisseurs pourraient bien ne pas être valables au-delà de cette année. Et l’on pourrait facilement entrer dans un cercle vicieux où les nouvelles négociations débouchent sur une hausse des prix, entraînant de nouveaux débats, puis des retards, et donc des discussions supplémentaires avec les fournisseurs, et ainsi de suite…

D’un côté, l’on pourrait reprocher aux membres du bureau de faire peu de cas de notre défense nationale, comme nous avons souvent pu le constater. D’un autre, le rapport de la Commission de gestion du Conseil national sur l’acquisition du F-35 et les rumeurs d’un choix israélien poussent les élus à la prudence, ce que l’on peut aussi comprendre. Chat échaudé craint l’eau froide. Ainsi, ils ne font plus automatiquement confiance au DDPS et souhaitent étudier le dossier plus en profondeur. Le département paie ici le prix de la légèreté de sa gestion. Ses cadres ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Le problème est quoi qu’il en soit politique plus que technique ici.

Il est donc fort possible que, contrairement aux vœux de Martin Pfister, le Conseil fédéral ne puisse pas prendre une décision au sujet de la DSA LP complémentaire. Ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle, ni pour notre outil de défense, ni pour notre sécurité. De toute manière, encore faut-il que les moyens financiers soient alloués à l’armée avant de multiplier les acquisitions. Or il n’est pas sûr que le Conseil national accepte la hausse de la TVA de 0,2 point comme la chambre haute, et la population encore moins.

Sources :

DDPS, Avenir de la défense aérienne, 05.2017 : https://www.vtg.admin.ch/dam/fr/sd-web/9FldaIyRaRtJ/81_213_f_Avenir_de_la_defense_aerienne.pdf

S. A., « L’évaluation d’un deuxième système de défense antiaérienne est terminée, l’Eurosam serait favori », in RTS Info, 27.09.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/defense-sol-air-eurosam-pressenti-pour-l-armee-suisse-29368765.html

FLURI, Lucien, « Après les F-35 et le Patriot, un nouveau système de défense suisse à la dérive », in Blick, 05.10.2026 : https://www.blick.ch/fr/suisse/defense-un-nouveau-systeme-de-defense-probablement-retarde/h16s9ve