Troisième guerre du Golfe : quelles leçons pour la Suisse ?

F-15E Strike Eagle effectuant une patrouille aérienne de combat dans le cadre de l'opération « Inherent Resolve », le 23 novembre 2024, @U.S. Air Force (https://www.dvidshub.net/image/8771073/us-b-52h-f-15es-conduct-patrols-support-oir)

Adrien Fontanellaz, historien et analyste militaire

Une guerre de haute intensité a embrasé le Proche et le Moyen-Orient entre le 28 février et le 7 avril 2026, avant de déboucher sur un cessez-le-feu qui n’est peut-être qu’un répit avant la reprise des hostilités. Cette guerre de 38 jours a avant tout été aérienne : les Israéliens et les Américains ont mobilisé un demi-millier d’avions de combat tactiques, appuyés par une noria de multiplicateurs de force, tels que des avions de ravitaillement en vol, de guerre électronique ou de veille aérienne et de commandement aéroporté. Des dizaines de drones de reconnaissance et de frappe, un vaste appareil de renseignement, de communication et de cyberguerre incluant un écosystème satellitaire aux capacités uniques, ainsi que des capacités de feux de précision à très longue portée, navales et terrestres, complétaient ce dispositif.

Opérant le plus souvent depuis des bases ou des navires situés très loin des frontières iraniennes, les Américains avaient, selon leurs propres communiqués, frappé plus de 12 300 cibles au 1er avril 2026, effectuant pour ce faire un total de 13 000 sorties de combat. À la même date, les aviateurs israéliens avaient frappé 4 000 cibles et largué 16 000 munitions sur l’Iran. Plus de 2 000 ravitaillements en vol avaient été nécessaires pour permettre à leurs chasseurs d’opérer au-dessus de l’Iran, à environ 1 500 kilomètres de leurs bases de départ. Ces chiffres attestent d’une campagne de très haute intensité, suivant une méthodologie classique visant à décapiter l’appareil ennemi, puis à s’attaquer à ses défenses, à ses capacités offensives et enfin aux infrastructures permettant de les renouveler.

De leur côté, les Iraniens ont résisté vaille que vaille malgré la supériorité écrasante des forces coalisées et les dommages considérables subis. Leurs défenses antiaériennes sont notamment parvenues à endommager au moins trois avions de combat coalisés (un F-15, un F-35 et un F-18), à en abattre trois autres (un F-15E et deux A-10), ainsi que 28 grands drones de reconnaissance et de combat (10 Hermes 900, 4 Heron TP, 12 MQ-9 Reaper et 2 Wing Loong II). En outre, les forces iraniennes ont tiré, entre le 28 février et le 6 avril 2026, au moins 2’000 missiles et 5’000 drones dans des frappes de contre-force — visant des objectifs militaires — et de contre-valeur, ciblant des infrastructures économiques, civiles ou symboliques afin d’infliger un coût maximal à leurs adversaires. Elles sont parvenues à maintenir une cadence de tir relativement constante depuis le 9 mars 2026, avec en moyenne une centaine de munitions tirées chaque jour, engrangeant au passage quelques succès militaires spectaculaires, comme la destruction au sol d’un avion de veille aérienne et de commandement E-3, ou encore celle de plusieurs radars essentiels à l’interception des missiles balistiques.

En l’état, et bien que l’on en sache encore peu sur la conduite et le déroulement exacts de ces opérations, leur observation permet déjà d’en tirer quelques leçons applicables à la Suisse et à sa politique de sécurité.

  1. Centralité du cyber

L’offensive israélo-américaine n’a pas été uniquement cinétique : elle a également consisté en une multitude de cyberattaques, attestant de l’importance majeure d’infrastructures de communication sécurisées et durcies. Elle a aussi été précédée de nombreuses opérations de communication et d’influence, qui n’ont toutefois pas atteint leur objectif, à savoir un soulèvement de la population. Ces éléments encouragent la Confédération à poursuivre et à intensifier les efforts déjà entrepris en la matière dans le cadre de sa politique de sécurité.

  1. L’importance de la protection civile

Le fait qu’Israël n’ait eu à déplorer la mort que de 21 citoyens après avoir subi 479 vagues d’attaques iraniennes tient certes à l’efficacité des défenses antimissiles, mais aussi à une infrastructure de protection civile très développée. Il est en effet illusoire de considérer que toutes les munitions ennemies peuvent être interceptées. Celle-ci inclut notamment la présence de pièces protégées dans les habitations récentes, un grand nombre d’abris publics, ainsi qu’un système d’alerte permettant d’informer la population en temps réel. Cela confirme le rôle crucial de la protection civile en Suisse, qui doit être financée en conséquence.

  1. Des lacunes capacitaires préoccupantes

Le constat est préoccupant quant à la capacité de la Suisse à faire face à une campagne aérienne à longue portée. Le chantier de rénovation de son système intégré de conduite et de coordination des opérations aériennes a pris du retard, tandis qu’aucun système capable d’intercepter des missiles balistiques n’est en service. En raison des retards répétés dans la livraison des systèmes Patriot et de la lenteur des processus décisionnels en Suisse pour trouver un substitut, cette lacune capacitaire est appelée à perdurer. En revanche, la commande de cinq systèmes IRIS-T à moyenne portée devrait permettre de combler un autre besoin majeur. Le segment des défenses décentralisées, adaptées à l’interception de munitions peu coûteuses tirées en nombre – notamment les drones d’attaque à longue portée – reste toutefois négligé, alors qu’y répondre nécessiterait de moderniser et d’augmenter le parc d’artillerie antiaérienne existant ou d’acquérir de nouveaux systèmes dédiés.

  1. Élongation des portées

La campagne met également en lumière les limites de la petite flotte d’avions de combat suisse. Les opérations dans le Golfe Persique ont montré que la première ligne de défense contre des frappes à longue portée repose sur les chasseurs, capables d’intercepter une partie des munitions adverses (drones d’attaque, missiles de croisière) avant qu’elles n’atteignent l’enveloppe de tir des systèmes antiaériens. Cela suppose, pour une force aérienne de taille réduite, de disposer d’appareils capables d’enchaîner les missions tout en emportant un nombre important de missiles air-air. Sur le plan offensif, la campagne rappelle la nécessité de disposer de munitions air-sol à très longue portée, permettant de frapper des cibles sans pénétrer les bulles de défense adverses. La Suisse en est aujourd’hui totalement dépourvue. Elle doit donc se doter de capacités de frappe de précision à longue portée, terrestres ou aériennes, adaptées aux distances d’engagement contemporaines, faute de quoi elle ne pourra que subir les attaques sans être en mesure de les perturber.

  1. Stocks et attrition

Après l’Ukraine, cette troisième guerre du Golfe confirme l’importance de disposer de stocks de munitions conséquents, indispensables pour soutenir un conflit dans la durée, alors que plusieurs mois, voire années, peuvent s’écouler entre la commande et la livraison de munitions sophistiquées. Cet enjeu est d’autant plus critique que ces munitions — missiles air-sol à longue portée, intercepteurs antimissiles ou missiles air-air — sont très coûteuses. La tentation d’en réduire les volumes pour acquérir davantage de systèmes d’armes demeure, au risque de limiter fortement leur utilité faute de munitions disponibles. Ce raisonnement est applicable aux drones de reconnaissance qui, au vu de leur attrition élevée au combat, doivent être considérés comme des consommables.

  1. La valeur des infrastructures durcies

Les Iraniens sont parvenus à préserver l’essentiel de leur arsenal de missiles, ainsi qu’une grande partie de leurs drones et de leurs avions de combat, grâce à l’utilisation de complexes souterrains profondément enfouis, largement protégés contre les munitions pénétrantes américaines. Creusées à flanc de montagne, ces installations rappellent les cavernes aménagées en Suisse durant la guerre froide. Ce constat plaide en faveur du maintien et du reconditionnement des infrastructures fortifiées encore existantes.

  1. Dispersion et mobilité comme impératifs

Les Iraniens ont également dispersé et camouflé leurs moyens, recourant massivement à des leurres et changeant fréquemment leurs emplacements. À l’inverse, les Américains ont subi plusieurs pertes en raison de leur tendance à ne pas déplacer leurs batteries antiaériennes. Dans le contexte suisse, cela confirme la pertinence des efforts visant à opérer de manière agile depuis des bases de dispersion, ainsi que la nécessité d’acquérir des systèmes d’armes facilement déployables et compatibles avec des infrastructures sommaires.

  1. Les enjeux liés au choix du F-35

Ces enseignements conduisent aussi à s’interroger sur l’acquisition des F-35. S’ils ont démontré leur efficacité comme fer de lance des opérations coalisées grâce à leur furtivité et à leurs capacités avancées de collecte et d’exploitation de l’information, leur taux de disponibilité reste inférieur à celui d’autres appareils, et leur mise en œuvre dépend d’une infrastructure de soutien importante. Par ailleurs, leur conception privilégie la furtivité au détriment de la capacité d’emport. Ces éléments, combinés aux difficultés du programme que l’on connaît, suggèrent qu’à défaut d’une annulation politiquement délicate de la commande — déjà réduite de 36 à 30 appareils — celle-ci pourrait être encore revue à la baisse, à hauteur d’une unique escadrille d’une douzaine d’appareils, au profit d’une flotte mixte incluant des avions mieux adaptés aux opérations prolongées et à forte intensité, tels que le Gripen E ou le Rafale.

  1. Fin de la suprématie aérienne acquise

Depuis le début des années 1990, il était largement admis que les forces armées occidentales opéreraient avec la supériorité, voire la suprématie aérienne. Cette troisième guerre du Golfe, après le conflit en Ukraine, démontre qu’il est désormais possible de conduire des campagnes aériennes asymétriques reposant sur des munitions de précision à longue portée, relativement peu coûteuses. Cela remet en question de nombreux fondamentaux doctrinaux et impose de réapprendre à opérer dans un environnement où la menace aérienne est omniprésente.

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