Faut-il une nouvelle « défense spirituelle » ? Ou comment lutter contre les ingérences étrangères

Détail d'un diplôme reçu par le canonnier Olivier Reymond, grand-père de l'auteur, pour son service durant la mobilisation générale de 1939-1940.

Les esprits. En voilà un « champ de bataille » vaste et difficile à appréhender. Et pourtant, les États s’y affrontent depuis fort longtemps, au travers de tous les moyens à disposition, tels que les discours, la radio, les peintures, la photographie, les films, etc. Les possibilités se sont encore démultipliées avec l’arrivée d’internet. Dès lors, il est possible de mettre en place une propagande personnalisée et disponible dans la poche de chacun. Et certains pays ne se privent pas et sont devenus très performants dans ce qu’on appelle les opérations d’influence. Ce terme désigne un ensemble d’actions coordonnées menées par un acteur (étatique ou non) dans l’espace informationnel pour modifier les perceptions, les attitudes ou les comportements de cibles précises (populations, décideurs, organisations).

Cette question préoccupe nos politiciens depuis plusieurs années déjà. Un rapport intitulé « Activités d’influence et désinformation » avait d’ailleurs été publié en juin 2024, par suite du dépôt d’un postulat de la Commission de politique de sécurité du Conseil national. Celui-ci expliquait, de manière résumée, que « la Russie et la Chine sont les deux pays qui cherchent à exercer le plus d’activités d’influence visant la Suisse. » On a pu percevoir cela lors de la votation sur la neutralité du 27 septembre dernier, les relais du Kremlin essayant d’influencer l’opinion publique du pays. Même si ces actions, dont certaines sont d’ailleurs difficiles à authentifier clairement et officiellement, n’ont pas permis de rassembler une majorité, ce genre d’opération suffit à créer et alimenter des divisions au sein de la population, et donc toucher négativement la Confédération.

Or, et comme le constate le gouvernement, « Pour l’instant, il n’existe aucune structure en Suisse susceptible de détecter systématiquement les influences dans l’espace de l’information, d’en déterminer les intentions et la paternité et, le cas échéant, d’y réagir. » Si certains organes, tels que le Service de renseignement de la Confédération ou l’Office fédéral de la communication, disposent de quelques prérogatives, les compétences et les moyens d’action sont dispersés. « Le Conseil fédéral a décidé le 20 décembre 2024 d’intégrer la lutte contre la désinformation à l’une des priorités de la stratégie de politique de sécurité 2025 de la Suisse. » Mais cette décision tarde à prendre une tournure concrète, comme bien souvent.

Dans ce cadre, certains élus demandent des actes, voire un plan d’action afin de lutter contre ces ingérences étrangères. En décembre 2024, Jacqueline de Quattro (PLR, VD) déposait une motion chargeant le Conseil fédéral « de mettre en place une stratégie visant à combattre la désinformation. » L’exécutif, compte tenu des explications ci-dessus, a proposé de rejeter la proposition, mais il n’a pas été suivi par la chambre du peuple en juin dernier par 100 voix pour, 83 contre et 6 abstentions. Le dossier a donc été transmis à la commission compétente du Conseil des États.

Lors de la dernière session parlementaire, les deux chambres ont débattu de motions, intitulées « Renforcement de la capacité de la Confédération à se défendre contre les ingérences étrangères » et déposées simultanément par Andrea Gmür-Schönenberger (LU) et Isabelle Chappuis (VD), toutes deux membres du Centre. Leurs textes, relativement proches, demandent « de confier à l’unité compétente le mandat de structurer et renforcer durablement la capacité de la Confédération à détecter, analyser et prévenir les ingérences étrangères qui visent à influencer l’information, le débat public et les processus démocratiques en Suisse, actions qui s’inscrivent plus largement dans le contexte des menaces hybrides. » Il s’agirait pour cela « de clarifier voire de modifier les bases légales, notamment dans le domaine du renseignement […] sans pour autant compromettre l’état de droit, et de renforcer la coordination entre les acteurs fédéraux et cantonaux concernés. » Le Conseil fédéral s’y opposait au motif qu’il avait mis sur pied « un groupe de travail interdépartemental (GITD) Activités d’influence et désinformation, chargé de coordonner les travaux de l’administration fédérale sur ce thème. » De plus, cette problématique fait pleinement partie de la Stratégie en matière de politique de sécurité 2026. Malgré cette opposition de nos sept sages, le texte de Mme Gmür-Schönenberger a été accepté dans les deux chambres, en mars et septembre de cette année. L’autre a été repoussé par la chambre des cantons, mais justement parce que son équivalent avait passé la rampe.

Dans le même ordre d’idées, le conseiller national Lukas Reimann (UDC, SG) avait proposé en mai de l’année dernière de réinstaurer la défense spirituelle. Il s’agissait, entre les années 1930 et 1960, d’une politique visant à promouvoir les valeurs nationales, patriotiques et démocratiques auprès de la population, afin de renforcer sa cohésion et sa volonté de défense, notamment face aux totalitarismes fasciste italien, national-socialiste allemand et communiste russe. C’est en décembre 1938 que le gouvernement officialisa cette stratégie. Elle se déclina au travers des expositions nationales de 1939 et 1964, de la section « Armée et Foyer » visant à « éduquer » les soldats, les divertir et les occuper, de l’action de l’organisation culturelle Pro Helvetia, de la reconnaissance du rhéto-romanche, de la création artistique nationale, etc. Elle finit par s’estomper à la fin des années 1960, notamment sous les attaques des milieux de gauche et le caractère isolationniste de ses pratiques.

L’élu agrarien a souligné dans son texte que l’Autriche, notre petit voisin neutre, alpin et disposant lui aussi d’une armée composée de miliciens, met en œuvre une stratégie de défense spirituelle. Le quotidien 24 heures a d’ailleurs expliqué que les enseignants du pays reçoivent dorénavant « des formations ciblées […] sur les questions de politique de défense et de sécurité nationale. » La Suède a également remis en place une doctrine de « défense totale » qui vise à impliquer les citoyens et à préparer les esprits en vue d’un conflit. En dépit de cela, le Conseil fédéral a considéré que réinstaurer la défense spirituelle « ne semble guère indiqué » car, encore une fois, son rapport de juin 2024 comprenait déjà quelques mesures et sa Stratégie en matière de politique de sécurité 2026 allait en apporter d’autres. Seule l’UDC a appuyé cette proposition en juin 2026 (124 voix contre, 61 pour), et elle n’a donc pas passé la rampe. « Curieusement », seul le parti agrarien s’opposait à la motion de Mme Gmür-Schönenberger… Manifestement, chaque camp accepte ou refuse des mesures en fonction seulement des personnes qui les proposent, et non en fonction de leur intérêt pour notre pays. Si cela ne faisait guère de doute, en voilà un exemple concret.

Il convient toutefois de ne pas confondre les deux approches. La défense spirituelle cherchait à renforcer la cohésion nationale et la volonté de défense, tandis que la lutte contre les ingérences étrangères vise d’abord à protéger la libre formation de l’opinion. Les deux sont complémentaires, mais ne doivent pas être amalgamées. Dans une démocratie, l’État doit pouvoir identifier et dénoncer les manipulations étrangères sans pour autant s’arroger le droit de déterminer quelles opinions sont légitimes. Le défi consiste donc à renforcer la résilience de la population sans transformer la communication publique en instrument de propagande.

Ainsi, le gouvernement devra accentuer encore sa lutte contre les ingérences étrangères. Dans les faits, et pour prendre un exemple de ce qui se fait à l’étranger, une action concrète pourrait s’inspirer du compte X « French Response », géré par le ministère des Affaires étrangères et qui tâche de répondre de manière humoristique aux allégations mensongères faites à l’égard de l’État français. Cela pourrait être une utilisation intelligente de l’armée de communicants des différents départements. En outre, et comme le soulignait Adrien Fontanellaz dans nos colonnes, la RTS pourrait également être mise à contribution dans l’information, la vérification des faits et l’éducation aux médias, de même que la société civile, qui a un rôle important à jouer. Encore faut-il que la volonté existe, au sommet du pays comme à la base.

S’il semble clair que nous ne reviendrons pas au « bon vieux temps » de la « Landi » de 1939 et du général Guisan, force est de constater que ce dernier avait parfaitement compris l’intérêt des moyens de communication de son temps, ainsi que l’importance de la préparation morale de la population. Ce genre d’élément est quelque peu abordé dans le cadre de la Stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité 2026, avec, entre autres, l’institutionnalisation du groupe de travail interdépartemental sur les activités d’influence et la désinformation, le renforcement de la détection précoce et de l’analyse des opérations d’influence, ainsi que la révision de la loi sur le renseignement (LRens), mais ces mesures restent relativement limitées malgré tout.

C’est dans un contexte de polarisation sociale et politique que le Conseil fédéral doit (re)trouver le moyen de susciter (plus fortement) la fierté d’être Suisse et de nous rassembler autour de causes et de valeurs communes, sans quoi notre pays risque de manquer d’une ressource importante lors d’une potentielle crise : le moral.

Sources :

Conseil fédéral, Activités d’influence et désinformation Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 22.3006 CPS-N, 19.06.2024 : https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/88282.pdf

VON WYL, Benjamin, « La démocratie suisse dans le viseur de la propagande russe » in Swissinfo, 27.09.2026 : https://www.swissinfo.ch/fre/guerres-de-linformation/la-d%C3%A9mocratie-suisse-dans-le-viseur-de-la-propagande-russe/92128217

Objet 24.4519, motion De Quattro, « Une stratégie pour combattre la désinformation », 19.12.2024 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20244519

Objet 25.4817, motion Chappuis, « Renforcer la capacité de la Confédération à prévenir les ingérences étrangères », 19.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254817

Objet 25.4821, motion Gmür-Schönenberger, « Renforcement de la capacité de la Confédération à se défendre contre les ingérences étrangères », 19.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254821

Objet 25.3446, motion Reimann, « Réinstaurer la défense spirituelle », 06.05.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20253446

Ministère de la défense suédois, Total defence, sans date : https://www.government.se/government-policy/total-defence/

SCHILTZ, Christoph B., « La neutralité de l’Autriche pourrait-elle être remise en question ? » in 24 Heures, 28.05.2026 : https://www.24heures.ch/autriche-sa-neutralite-pourrait-elle-etre-remise-en-question-477018972315

JORIO, Marco, « Défense spirituelle », in Dictionnaire historique de la Suisse, 23.11.2006 : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017426/2006-11-23/

STEFFEN GERBER, Therese, « Armée et Foyer », in Dictionnaire historique de la Suisse 29.11.2007 : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/008695/2007-11-29/