La Suisse achètera deux systèmes anti-aériens à longue portée

Système Patriot de Raytheon, @DDPS

Voilà une annonce attendue de pied ferme par de nombreux observateurs, suisses comme étrangers. Lors de sa séance du 24 juin, le Conseil fédéral a pris des décisions importantes concernant sa défense anti-aérienne à longue portée (DSA MP).

En premier lieu, le gouvernement a, contre toute attente, décidé de poursuivre avec le système Patriot américain. Aux dernières nouvelles, celui-ci allait coûter deux fois plus cher et être livré au milieu de la prochaine décennie. La douche froide fut telle que Berne avait décidé, une fois n’est pas coutume, de prendre des mesures de rétorsion vis-à-vis de Washington en cessant de verser les acomptes pour cette acquisition. Les USA ont alors simplement pioché dans les crédits dédiés aux F-35, puisque, de manière simplifiée, les virements effectués par la Suisse pour l’avion de combat et le système anti-aérien finissent sur le même compte, par le biais du mécanisme Foreign Military Sales (FMS) américain.

Dans ce contexte, qu’est-ce qui a pu pousser les sept sages à maintenir cet achat ? Premièrement, les coûts liés à l’abandon du Patriot ne sont pas chiffrés, mais seraient certainement élevés. Alors que le DDPS cherche des moyens financiers supplémentaires afin de rééquiper notre armée, il ne peut pas se permettre de perdre purement et simplement plusieurs centaines de millions de francs. Cela serait catastrophique du point de vue financier comme politique.

Plus encore, Berne aurait peut-être trouvé une solution afin de se faire livrer des Patriot prochainement. Pour rappel, si la fourniture de ces systèmes avait été retardée, c’est notamment parce que Kiev en avait un impérieux besoin. Pour y répondre, l’Allemagne avait transmis deux batteries, espérant recevoir celles prévues pour la Suisse en contrepartie. Problème : celles-ci sont configurées et adaptées aux logiciels et spécifications helvètes. L’armée allemande ne pourrait donc pas les assimiler promptement à sa défense anti-aérienne intégrée. Dès lors, des discussions ont été entamées entre Berlin, Berne et Washington, la première espérant que la dernière compense rapidement le don effectué à l’Ukraine. Rien n’est moins sûr.

Cependant, si un accord devait être trouvé entre ces trois nations, la Suisse pourrait finalement recevoir ses unités de feu dans des délais relativement courts, soit l’année prochaine déjà. Cela explique pourquoi la Confédération a décidé de reprendre les paiements au FMS ; ce n’est pas le moment de froisser notre partenaire américain, qui aurait peut-être été plus sensible à l’arrêt des versements suisses qu’on pourrait le penser au premier abord.

Dans le même temps, le Conseil fédéral a confirmé l’option visant à acheter un second système anti-aérien à longue portée. Les raisons sont multiples. La Suisse ne veut pas se retrouver dépendante d’un unique fournisseur, d’autant plus si celui-ci se montre volatile. Il s’agit là d’un retour à une pratique de la Seconde Guerre mondiale puis de la guerre froide, durant lesquelles notre pays acquérait fréquemment des systèmes principaux « à double » afin d’éviter de dépendre d’une seule chaîne logistique et de production, soumise de plus à une très forte demande ces derniers mois. Cela permettra également de mieux se retourner au cas où les négociations tripartites citées ci-dessus n’aboutissent pas. Même si utiliser deux modèles différents a des implications au niveau de l’instruction, de la logistique et de la maintenance, et donc des finances, cette stratégie permettra de densifier notre défense anti-aérienne, qui en a bien besoin.

Comme annoncé jusqu’ici, les possibles fournisseurs sont Eurosam avec son SAMP/T NG, Hanwha Aerospace avec le L-SAM et les Israéliens Rafael et Israel Aerospace Industries avec le David’s Sling et le Barak MX ou Arrow ; la chose n’est pas claire et les sources sont contradictoires concernant les modèles israéliens. Comme nous le pensions, l’IRIS-T SLX n’a pas été retenu, car il est toujours en développement et Berne souhaite éviter de prendre des risques quant à cet élément primordial de notre défense sol-air. Le Conseil fédéral met en revanche un point d’honneur à ce qu’une partie importante de la production se fasse sur sol européen, voire suisse, notamment en ce qui concerne les missiles. Cela aurait le double avantage de rendre notre pays moins dépendant des fabricants étrangers tout en soulageant quelque peu ces derniers.

Ce dossier, outre les questions de gestion des programmes du point de vue helvète, démontre la volatilité du marché de l’armement actuel et des évolutions rapides qu’il peut connaître. Le temps des acquisitions échelonnées et à très long terme est terminé. Il faut se montrer réactif, et capable d’effectuer d’importants versements dès qu’une opportunité se présente, sous peine de voir des capacités de production vous échapper. Si le prix a longtemps été le critère déterminant, la capacité à livrer dans des délais resserrés figure désormais en tête de liste. Il ne s’agit donc plus de posséder le meilleur système, mais d’en avoir un, tout simplement.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS, « Défense sol-air de longue portée : le DDPS entame des négociations en vue de l’acquisition d’un système supplémentaire », 24.06.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/AgTYNZLMrJqe

VON MATT, Othmar, « Coup de théâtre pour les systèmes Patriot suisses », in Watson, 25.06.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/etats-unis/505281262-coup-de-theatre-pour-les-systemes-patriot-suisses

KÜMMERLING, Pascal, « Défense sol-air, la short list et une surprise ! » in Avia News, 25.06.2026 : https://www.avianews.ch/post/d%C3%A9fense-sol-air-la-short-list-et-une-surprise