Le Parlement trouve qu’il y a trop de communicants au DDPS. Il l’a d’ailleurs fait savoir à plusieurs reprises, tant et si bien que le département a finalement décidé d’en diminuer quelque peu le nombre. On peut même se demander s’ils ne les ont pas tous mis à la porte, tant ce à quoi nous avons assisté cette semaine ressemble à un naufrage de communication.
En effet, alors que le pays tout entier s’étouffe devant les révélations de la commission de gestion du Conseil national (CdG-N), les huiles de l’armée et d’Armasuisse (Benedikt Roos, chef de l’armée, Christian Oppliger, chef des Forces aériennes et Urs Loher, directeur d’Armasuisse) étaient en goguette du côté de Fort Worth, au Texas, à l’usine où sont produits les F-35. Tout sourire, trimballés sur de jolies petites voiturettes, ils semblaient enchantés des honneurs qui leur étaient faits, bien loin des scandales portant sur les machines sur lesquelles ils s’émerveillaient.
En quoi est-ce problématique ? demanderez-vous. Il y en a à notre sens plusieurs. Le premier et le plus flagrant est que dans le contexte actuel, cette visite et la cérémonie qui l’accompagnait auraient dû être empreintes de bien plus de modération, tant sur les visages que dans les déclarations. Très nombreux ont dû être les citoyens agacés en regardant nos hauts gradés s’extasier comme des gamins dans l’usine de Lockheed Martin alors qu’il semblerait que pratiquement rien ne va dans la manière dont cette acquisition a été gérée. Nos officiers ne semblent pas tellement être touchés par la question… « On a nos avions, et le reste, c’est pas notre problème ! »

Capture d’écran, © RTS Info (https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/f-35-l-assemblage-des-premiers-avions-suisses-debute-29364129.html)
Martin Pfister, arrivé dans un contexte pour le moins difficile, n’a pas fini de payer les pots cassés. Bombardé de questions au Conseil national, il a d’ailleurs dû reconnaître cette semaine que l’absence de prix fixe ne découlait absolument pas d’un malentendu avec les États-Unis. De prix fixe, il n’y a en réalité jamais été question. Et l’ancienne cheffe du département n’était pas la seule à croire, en toute connaissance de cause ou non, à cette fable. Beaucoup l’ont colportée, alors qu’en réalité, une seule et unique personne avait lu l’entier du contrat de vente, soit l’ancien chef du projet d’acquisition, Darko Savic. Mais contrairement à tout ce beau monde, le conseiller fédéral actuel semble faire preuve de transparence et reconnaît les erreurs. Ils sont nombreux qui devraient prendre des notes…
La chronologie est d’ailleurs particulièrement parlante : le rapport de la CdG-N a été publié le 8 septembre, le Parlement a approuvé 394 millions de francs supplémentaires pour les nouveaux avions le 15 et le DDPS a indiqué le 22 septembre que nos trois officiels ont eu le privilège d’apposer leur signature sur un bout de F-35 (quelle classe, ça vaut quand même bien 6,4 milliards de francs), mais surtout que « les livraisons sont en bonne voie ». Le problème n’est pas que le DDPS communique sur le F-35 mais le choix du message et du ton, dans une période où la traditionnelle sobriété helvète demanderait peut-être, et au hasard, de la retenue. On essaie manifestement de (se) rassurer en se raccrochant à ce qui fonctionne.

De même, alors que le Conseil fédéral a très officiellement indiqué qu’il ne passerait pas commande d’une tranche supplémentaire d’aéronefs avant la fin de la prochaine décennie et que nos concitoyens n’en finissent plus de prendre connaissance de l’amateurisme ayant entouré ce dossier, nos militaires déclarent ni plus ni moins qu’il faudrait doubler notre flotte. L’on nous dira qu’il est normal que les cadres fassent état des besoins de l’armée. On rétorquera d’une part que le moment est mal choisi et qu’ils peuvent très bien le faire ailleurs qu’au micro de la RTS. Car dès le moment où ces considérations sont faites publiquement, et d’autant plus dans un contexte de débat budgétaire, elles deviennent un acte politique. Mais ces personnes sont devenues des as du dogfight oratoire, et arrivent toujours à ne pas se prononcer quand il le faudrait (« ah pour cette question très polémique qui ne m’arrange pas, c’est pas mon boulot, c’est celui du politique ou de l’administration ! »), ou à l’ouvrir tout grand quand ça les arrange… même si ça ne relève pas non plus de leur cahier des charges. Un genre de devoir de réserve dont les modalités semblent curieusement toujours aller dans leur sens.
Oui, parce que ces dernières années, les hauts gradés ont dû réapprendre quelque chose dont ils n’avaient plus l’habitude : on attend quelque chose d’eux ! Mais comme ils ont, comme tout le reste du pays, laissé l’outil militaire fortement se dégrader, leur mission est un peu difficile. On entend donc de plus en plus la très pratique excuse selon laquelle c’est toujours la faute des autres – les politiciens, l’administration militaire, les médias, les citoyens, le gouvernement américain, le chien du voisin qui a mangé le contrat du F-35, vilain toutou ! etc. – mais jamais la leur. Pratique, non ? Ce ne sont que de pauvres âmes sans défense (ce qui est tout de même le comble !), le jouet de forces supérieures qui les dépassent et sur lesquelles ils n’exercent absolument aucune influence. On compatirait presque.

© Lockheed Martin Aeronautics
Et en plus, notre cher Benedikt est persuadé que les contribuables accepteraient de souscrire à des crédits additionnels pour le F-35. On souffle ! Cette déclaration nous rappelle la fois où il avait indiqué être surpris qu’au pays du tir sportif, le choix du nouveau pistolet fasse polémique… Cela démontre d’une part une certaine déconnexion avec la population suisse en général, ce qui n’a rien de surprenant de la part de quelqu’un n’ayant jamais rien connu d’autre que la vie militaire. Ou alors est-il simplement adepte de la méthode Coué ? D’autre part, l’on constate tout de même que s’il est un bon chef sur le terrain d’entraînement, du moins on l’espère, il est piètre politicien et communicant. Or ces qualités sont importantes pour le chef de l’armée, dont le rôle est aussi politique, quoi qu’il en dise.
Mais il faut dire aussi qu’on ne les encourage pas réellement à se montrer plus fins ou plus précautionneux. La droite adoube tout ce qui émane du DDPS sans trop se poser de question, ou seulement par après, tandis que les responsables des différentes affaires touchant le département ne sont que peu, voire pas, inquiétés. Il semble en effet improbable qu’une commission d’enquête parlementaire voie le jour au sujet des contrats F-35, tandis que les parlementaires ne semblent pas forcément vouloir lancer des procédures pénales. Dans ces conditions, pourquoi diable se gêner ?
Et cela sans compter sur les afficionados du F-35, derniers des Mohicans, qui s’évertuent à rappeler que, oui, le calendrier est tenu – il ne manquerait plus que ça ! – et que, quand même, ça reste le meilleur avion du monde. Sauf que si une poignée d’avions coûte à toute l’armée l’entier de son capital-confiance des citoyens, sans parler des moyens financiers risquant de manquer ailleurs, pour d’autres acquisitions non moins importantes, alors peut-être n’est-ce pas le meilleur avion du monde, en fin de compte. Bien malin qui saurait dire ce qui peut compter le plus en cas de crise : un peuple soudé derrière son armée ou une trentaine de machines, si bonnes soient-elles ?
Le F-35 sera synonyme de scandale et d’échec dans l’esprit des citoyens pour longtemps, comme les Mirage III en leur temps. Eux aussi étaient de bons appareils, mais ce n’est évidemment pas pour cela que la mémoire collective helvète s’en rappelle. Ajoutez à cette affaire les drones ADS 15 ainsi que les autres problèmes de gestion, et même les heures de bureau, qui font encore rire jaune beaucoup de personnes, 12 ans après les faits, et vous aurez tous les ingrédients réunis pour faire échouer les futures votations concernant des crédits supplémentaires pour l’armée. Mais, rassurez-vous, bonnes gens, c’est pas la faute des militaires. Ouf !
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Signature d’un premier F-35A par une délégation suisse – la production et la livraison des avions de combat sont en bonne voie », 22.09.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/X0kuujIprauB
KOLLER, Frédéric, « Des biais aux mensonges, comment Armasuisse a trompé les Suisses sur le F-35 », in Le Temps, 23.09.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/des-biais-aux-mensonges-comment-armasuisse-a-trompe-les-suisses-sur-le-f-35
S. A. « Wir gehen davon aus, dass es für 30 F-35 reichen wird », in SRF, 22.09.2026: https://www.srf.ch/news/schweiz/umstrittener-kampfjet-kauf-wir-gehen-davon-aus-dass-es-fuer-30-f-35-reichen-wird
KOLLER, Frédéric, « Pour justifier une CEP sur le F-35, il reste à déterminer la bonne question », in Le Temps, 19.09.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/pour-justifier-une-cep-sur-le-f-35-il-reste-a-determiner-la-bonne-question
BUSSLINGER, Boris, « Trente F-35, ce n’est pas assez », estime le chef de l’armée suisse en visite au Texas » in Le Temps, 22.09.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/trente-f-35-ce-n-est-pas-assez-regrette-le-chef-de-l-armee-suisse-en-visite-au-texas