Il y a une semaine, nous avons abordé les changements que le Conseil fédéral entend apporter à l’armée du point de vue de son organisation. Place aujourd’hui aux aspects budgétaires et matériels. Et ils ne sont pas des moindres.
Rappelons que le Conseil fédéral a annoncé en janvier dernier vouloir financer le réarmement de l’armée par une hausse de 0,8% de la TVA pendant 10 ans afin d’encaisser environ 30 milliards de francs. Mais la consultation qui a suivi cette annonce a surtout mis en avant un fort rejet politique, tous les partis, Le Centre excepté, écartant cette idée. Des sondages menés auprès de la population ont également montré que la mesure aurait beaucoup de peine à être acceptée dans les urnes. Dans ce cadre, les propositions ont fusé au Parlement afin d’actionner d’autres mécanismes. Le Conseil fédéral a quant à lui pris note de cette réalité politique et quelque peu aménagé son plan.
Ainsi, il propose finalement une élévation de la TVA de « seulement » 0,5%, mais sur 12 ans, dès le 1er janvier 2028, sans toucher au taux réduit sur les denrées alimentaires et les médicaments. Cela permettrait de lever environ 24 milliards de francs. Le gouvernement propose également la création d’un fonds pour l’armement, d’un montant maximal de 6 milliards de francs, qui suppose d’accepter de s’endetter quelque peu. Celui-ci viserait à financer les acquisitions les plus urgentes mais les montants empruntés devraient être remboursés « d’ici la fin de la période du relèvement temporaire de la TVA » afin de respecter le principe du frein à l’endettement.
Si l’idée d’emprunter semble gentiment faire son chemin dans la tête de nos décideurs, il ne constitue toujours pas de la piste principale. Or, selon nous, la hausse de la TVA, quelle que soit son ampleur, sera difficilement acceptée par les électeurs dont les budgets sont de plus en plus contraints. Les partis se montrent d’ailleurs toujours aussi frileux à cette idée, pour diverses raisons (antimilitarisme à gauche, refus de taxation supplémentaire à droite). Ainsi, bien que les réticences au principe de l’endettement restent fortes dans la Berne fédérale, il s’agit sans doute du concept ayant le coût politique et économique le plus bas.
Outre ces questions de financement complémentaire, le Conseil fédéral indique que les perspectives budgétaires de la Confédération sont meilleures que prévu. Ainsi, il est possible d’augmenter les moyens courants de l’armée et des offices civils en lien avec la sécurité sans compter sur la manne fournie par la hausse de la TVA. C’est une bonne nouvelle ; des hausses annuelles du budget du DDPS, même mesurées, semblent « sécurisées ». Les guillemets sont de mise tant tout cela est soumis à la conjoncture économique et politique. Selon les projections actuelles du département, il devrait pouvoir compter sur plus de 10 milliards de francs dès 2028 et atteindre un plafond tutoyant les 14 milliards en 2036.

Mais à quoi doivent donc servir ces importants moyens financiers supplémentaires ? Dans le cadre d’une réforme qui ne dit pas son nom, Martin Pfister a annoncé une nouvelle planification pour l’armement. Celle-ci bouscule les priorités établies au travers du rapport Avenir des forces terrestres de 2019. D’ailleurs, et face au rythme des développements techniques et technologiques ou des possibilités des chaînes de production, cette programmation sera réévaluée chaque année et modifiée le cas échéant.

Un document d’une vingtaine de pages a ainsi été publié. Touffu, il présente les différents postes d’investissement du DDPS jusqu’en 2039. Il serait ainsi vain, et sans doute ennuyeux, de tenter de vous synthétiser l’entier du contenu de ce rapport. Tâchons de relever les éléments les plus saillants.
En premier lieu, et ce qui fera sans doute le plus polémique, est l’accent mis sur le financement des équipements destinés à lutter contre les menaces hybrides. En effet, le Conseil fédéral entend flécher 80% de ses moyens vers l’acquisition de systèmes anti-aériens, de drones, la cyberdéfense et la protection des militaires. Seuls les 20% restants seront dédiés à la protection contre les attaques de grande envergure. Sur les 52 milliards de francs de crédits d’engagement prévus sur la période 2026-2039, 10,4 milliards seront destinés aux moyens conventionnels (chars, artillerie, etc.), soit environ 700 millions de francs annuels, un niveau proche de celui actuel. Cela ne permettra pas de renouveler l’entier de nos capacités, ni d’équiper toute notre armée avec des équipements lourds. À noter que les crédits d’engagement sont des autorisations de dépenser. Les dépenses effectives se font quant à elles sur plusieurs années.
Cette décision devrait induire ou, à tout le moins, acter une concentration de certaines compétences des Forces terrestres. Le savoir-faire devrait être maintenu, mais la remontée en puissance impliquera un certain délai. Dans ce cadre, le gouvernement annonce d’ores et déjà qu’un renforcement de la flotte d’avions de combat n’interviendra pas avant la fin de la prochaine décennie. Il ajoute que « La planification de l’armement ne comprend actuellement encore aucun coût supplémentaire concret concernant Patriot, ni d’éventuels coûts liés à l’achat d’un deuxième système de défense sol-air de longue portée. » Cette précision semble tout de même étrange dans la mesure où cette seconde acquisition a été annoncée en même temps que ce document stratégique. Il est donc partiellement obsolète dès sa publication…
L’objectif de la Confédération est de se renforcer en trois phases : 2026-2031, 2032-2035 et 2036-2039. Durant la première, ce sont les moyens de cyberdéfense, de détection, de défense anti-aérienne, de conduite et de communication ainsi que l’IA qui seront la priorité. Ces différents éléments seront durcis durant la deuxième étape, de même que la résilience de nos infrastructures, de nos services et de notre approvisionnement. La logistique et la robotique auront aussi connu un effort soutenu. Enfin, la capacité à durer de l’armée aura été améliorée et les moyens permettant de faire face à une attaque directe contre le pays auront été renforcés d’ici 2040. Évidemment, cette dernière échéance paraît lointaine, mais le Conseil fédéral semble prêt à faire preuve de réactivité et de souplesse. Contrairement aux différents rapports établis durant la deuxième moitié des années 2010, il s’agit moins de planifications gravées dans le marbre que d’intentions, vouées à évoluer selon la situation.
Durant la première phase, celle qui est la moins susceptible de connaître des adaptations, voici ce que les programmes d’armement devraient comprendre (et désolé pour l’aspect brut de décoffrage de ces listes) :
2027 : 1280 millions de francs pour la conduite et la mise en réseau (radio, programme TC A), 370 millions pour la logistique, 95 millions pour la mobilité aérienne et 350 millions pour la mobilité au sol. Total : 2095 millions de francs.
2028 : 2 milliards pour la défense sol-air de courte portée et 1,9 milliards pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Effet contre des cibles aériennes », 65 millions pour les espaces cyber et électromagnétique, 335 millions pour la conduite et la mise en réseau, 150 millions pour le renseignement intégré et les capteurs, 481 millions pour la logistique, 400 millions pour la protection contre les minidrones, 500 pour la prolongation de la durée d’utilisation du char de combat Leopard, 412 millions de francs pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Effet contre des cibles au sol » et 810 millions pour la mobilité au sol. Total : 7053 millions de francs !
2029 : 1800 millions pour la défense sol-air à courte portée (deuxième tranche de Skyranger, y compris les munitions), 100 millions pour les moyens de lutte contre les acteurs non étatiques et 100 autres pour les espaces cyber et électromagnétique ; 1175 millions de francs pour la conduite et la mise en réseau (radio, programme TC A), 100 millions pour des drones, 100 millions pour la robotique dans le domaine logistique et sanitaire, 605 millions pour la logistique, 500 millions pour des drones d’attaque de courte et de moyenne portée, 100 millions de francs pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Effet contre des cibles au sol » et 260 millions pour la mobilité au sol. Total : 4840 millions de francs.
2030 : 800 millions de francs pour des munitions pour le F-35, 800 millions pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Effet contre des cibles aériennes », 865 millions de francs pour la conduite et la mise en réseau (radio, programme TC A), 180 millions pour des radars semi-stationnaires de longue portée, 150 millions pour des radars semi-stationnaires de moyenne portée, 150 millions pour des capteurs de détection et d’observation des petits drones et des mini-drones, 275 millions de francs pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Renseignement intégré et capteurs », 365 millions pour la logistique, 170 millions pour le domaine sanitaire et 115 pour la mobilité au sol. Total : 3870 millions de francs.
2031 : 400 millions pour des radios et 300 millions pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Conduite et mise en réseau », 150 millions pour le renseignement intégré et les capteurs, 300 millions pour la robotique dans le domaine logistique et sanitaire, 1045 millions pour la logistique, 250 millions pour la protection contre les minidrones et 40 millions pour une ou plusieurs acquisitions non précisées faisant partie du domaine « Effet contre des cibles au sol » et 980 millions pour la mobilité au sol. Total : 3465 millions de francs.

Au travers de cette liste, l’on peut constater la priorité accordée à la défense sol-air, la montée en puissance du réseau TC A, l’essor des drones et de la robotique, et le maintien avec modernisation limitée des matériels lourds, comme le char Leopard, après l’acquisition d’un parc limité d’obusiers AGM montés sur Piranhas IV 10×10 HMC.
On peut également voir que l’année 2028 constituera un tournant, puisque le DDPS devrait cette année-là demander l’autorisation d’investir des sommes supérieures à l’entier de son budget actuel. Si l’annonce nous réjouit, cela doit également entraîner une vigilance accrue du côté de la gestion des programmes. Armasuisse ne s’est pas toujours distingué sur cette question et la multiplication des investissements devrait encore augmenter la pression sur cet office.
Les sept sages se montrent donc relativement ambitieux, et l’on aurait tort de le déplorer. Ils seront nombreux à fustiger ce programme et à déplorer la priorisation des acquisitions dédiées à la lutte dans le cadre d’un conflit hybride, car cela entraîne de facto une diminution des moyens dédiés à notre « armée traditionnelle ». Nous n’y voyons pas une fatalité. En revanche, gardons à l’esprit que cette planification reste au moins en partie conditionnée à l’apport des 0,5% de TVA voulue par Martin Pfister. Que se passera-t-il si cette hausse devait être refusée ?
Quoi qu’il en soit, ce document appelle quelques constats. Premièrement, le Conseil fédéral admet enfin qu’il ne pourra pas assumer le remplacement de tous nos équipements. Même si ce n’est pas une bonne nouvelle, ceci n’était pas toujours clairement énoncé jusqu’ici. L’on pouvait le constater au travers de la succession des programmes d’armement, mais encore fallait-il effectuer un travail de synthèse et d’analyse, tandis que les renoncements étaient bien plus discrets. Il y a donc ici un effort de transparence qui semble louable. L’on semble dans ce cadre passer d’une logique de plateformes à une logique de capacités, moins attachée à tel ou tel équipement, fut-il emblématique, et plus aux effets que peuvent produire nos troupes.
De plus, le gouvernement fait également œuvre de cohérence. En effet, les différentes analyses du service de renseignement et autres organes ayant trait à la sécurité indiquent que ce sont les menaces hybrides qui font peser le plus de dangers sur notre pays, et de loin. Il semble donc logique que nos finances limitées se concentrent sur ces menaces-là, même si la cyberdéfense ou la lutte antidrone sont moins clinquants que les acquisitions de chars ou de systèmes d’artillerie. La population devrait voir ici un signal positif quant à la capacité de notre armée à s’adapter aux réalités du moment, et les conscrits trouveront peut-être plus de sens à leur mission, avec un matériel plus nombreux et moderne. Cela permet également de montrer à la population qu’une armée entièrement équipée et prête à faire face à toutes les menaces coûte extrêmement cher. Cela justifie également la coopération plus soutenue avec nos voisins qui est actuellement mise en œuvre ; l’armée suisse ne sait et ne peut pas tout faire. Il est dès lors indispensable d’agir, dans certaines limites, de conserve avec nos partenaires proches.
Il faudra toutefois faire attention à ne pas trop négliger non plus les moyens conventionnels, de manière à ne pas reproduire l’erreur qui avait été faite à la chute du Mur de Berlin. Il sera question de trouver l’étroit chemin de crête qui permette à notre pays de conserver le plus de compétences possibles, afin d’être prêts aux risques qui pourraient survenir abruptement à l’avenir, tout en disposant des capacités à faire face aux dangers qui le guettent dans l’immédiat. Il s’agit d’un pari stratégique et les débats sur le sujet promettent d’être homériques !
Sources :
Communiqué de presse du Groupement défense, « Lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense », 19.06.2026 : https://www.vtg.admin.ch/fr/lignesdirectrices-conseillerfederal-defense
Groupement défense, Lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense, 19.06.2026 : https://www.vtg.admin.ch/dam/fr/sd-web/xUB2Mv22sVTp/80_331_f_Leitlinien_des_Bundesrates_fu%CC%88r_die_Verteidigung.pdf
PAUCHARD, Yan, « Après l’AVS et le rail, l’armée veut aussi sa part de la TVA », in Le Temps, 24.06.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/apres-l-avs-et-le-rail-l-armee-veut-aussi-sa-part-de-la-tva?srsltid=AfmBOopmE2OnAOFSfKaOZEmPqlsD8cueHZ6uwj2H8ovYuDsMFkXoGpzI
Groupement défense, page « Planification de l’armement », 19.06.2026 : https://www.vtg.admin.ch/fr/planification-de-larmement
Groupement défense, Planification de l’armement – Orientation sur les menaces les plus probables, 05.2026 : https://www.vtg.admin.ch/dam/fr/sd-web/LOTn76v-zjY5/Planification_de_l_armement.pdf
DDPS, Rapport avenir des Forces terrestres, 05.2019 : https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/56948.pdf
PINEIRO FERNANDEZ, Alexandro, « L’armée suisse à l’épreuve de ses moyens » in Revue Militaire Suisse, n°3, 2026, pp. 25-27.