Le Conseil fédéral adopte sa « stratégie en matière de politique de sécurité »

MOBILO 26 - Le bataillon de pontonniers 26 a réalisé le passage sur l’Aar. Le groupe d’artillerie 49 a franchi le pont flottant de nuit avant de poursuivre son déplacement. — © VBS/DDPS, Silas Helfenfinger

Faisant le constat d’un monde, et plus spécialement d’une Europe, déstabilisé, en proie à des luttes d’armées et d’influence de la part de différents acteurs tels que la Russie, les États-Unis et la Chine, ou encore des puissances régionales telles que le Brésil, l’Inde, l’Arabie saoudite ou la Turquie, le Conseil fédéral a dévoilé et mis en consultation sa « Stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité 2026 » en décembre dernier. Après la consultation, qui s’est tenue jusqu’à fin mars, le Conseil fédéral l’a quelque peu modifiée. Il a annoncé, le 18 septembre dernier, par communiqué de presse, avoir adopté ce document remanié par suite des remarques formulées. Cela a d’ailleurs fait grand bruit sur le réseau social X, des observateurs y voyant une alerte quant à une importante dégradation de la situation sécuritaire du continent. C’est que d’autres États ont fait des déclarations inquiétantes au même moment. Nombreux sont les observateurs à n’avoir pas relevé que la procédure du Conseil fédéral avait été lancée depuis près d’une année, préférant verser dans le sensationnalisme.

Quoi qu’il en soit, le but du document est d’avoir une stratégie globale pour faire face aux défis de notre temps, qui sont la polarisation de la société, le terrorisme et l’extrémisme, la criminalité, le changement climatique, la migration, les chocs économiques, les conflits hybrides ou encore les nouvelles technologies. Cette multitude de problématiques est d’ailleurs la raison pour laquelle la stratégie a été confiée au Secrétariat d’État à la politique de sécurité (SEPOS), dont l’action se veut plus transversale. Elle touche donc autant à la politique intérieure qu’extérieure et aborde tous les aspects de la sécurité, et non seulement la défense armée. Le but est d’impliquer tous les échelons, du haut jusqu’en bas du fédéralisme helvétique.

La stratégie se divise ainsi en 3 grands axes, avec 10 objectifs pour lesquels 45 mesures sont prévues. Nous ne détaillerons évidemment pas tout ici et nous concentrerons sur l’essentiel, ce qui sera déjà passablement fourni. Chaque objectif a son département désigné et le SEPOS assurera la coordination.

Le premier axe porte sur la résilience. Il s’agit de réduire les vulnérabilités et dépendances critiques. 6 objectifs et 18 mesures concernent cet aspect, qui est donc le principal. Le premier objectif est de rendre la population et les différentes institutions du pays conscientes de la dégradation sensible de la situation sécuritaire de l’Europe. Ce n’est qu’à partir de cette prise de conscience que les autres mesures peuvent être pleinement envisagées. Autant dire qu’on n’y est pas encore… Le deuxième dessein est de détecter les menaces au plus vite, afin d’améliorer la capacité à anticiper les mesures adaptées. L’intention suivante est de disposer d’organes et de processus de gestion de crises solides. Il s’agira également d’avoir des infrastructures à même de résister aux cyberattaques, aux catastrophes naturelles et aux conflits. Le cinquième objectif consiste à assurer l’accès de la population suisse aux biens, aux prestations et aux technologies quel que soit le contexte. Enfin, le dernier but identifié pour cet axe est de contribuer à la stabilité de l’État de droit, en « renforçant sa collaboration avec l’UE, l’OTAN et les partenaires bilatéraux. »

Le deuxième axe concerne la protection de la population contre les risques, qui doit être améliorée. Il est question de mieux prévenir et parer les attaques potentielles et effectives et mieux se protéger contre leurs conséquences. 2 objectifs – « sécurité intérieure robuste » et organes de sécurité civils capables de répondre aux dangers naturels, sociétaux et technologiques et sanitaires – et 15 mesures sont prévus dans ce domaine. Enfin, la capacité de défense fait l’objet de deux objectifs, à savoir une armée prête à assurer la défense et l’interopérabilité avec les armées du continent, et de 12 mesures.

Mis à part le dernier point, le reste est donc assez consensuel et ne devrait pas susciter de grandes réactions. De plus, cette stratégie présente plusieurs qualités importantes, du moins, sur le papier. La première est évidemment de partir d’un constat qui n’est plus celui, assez confortable, des précédents rapports sur la politique de sécurité. Le Conseil fédéral reconnaît explicitement que l’environnement stratégique européen s’est fortement dégradé, que les rapports de force entre grandes puissances se durcissent et que les dépendances économiques, les cyberattaques, la désinformation, le sabotage et les attaques à distance font désormais partie du paysage sécuritaire quotidien, dans le sillage du rapport du SRC notamment. La stratégie considère donc la sécurité comme un continuum, allant de la pression et de la confrontation hybride jusqu’au conflit armé. Cette évolution est particulièrement bienvenue après plusieurs décennies durant lesquelles la défense, et la sécurité en général, avait parfois été considérée comme une assurance dont on pouvait réduire les primes sans trop se préoccuper du risque.

Le deuxième point fort est précisément cette approche globale. Il serait effectivement artificiel de séparer complètement la défense militaire de la cybersécurité, de la protection des infrastructures critiques, de l’approvisionnement énergétique, de la protection civile, du renseignement ou encore de la résilience économique. Une panne prolongée d’électricité, une cyberattaque contre une infrastructure essentielle ou une campagne de désinformation peuvent avoir des conséquences stratégiques sans qu’un seul soldat ennemi ne franchisse la frontière. La consultation a d’ailleurs montré un large soutien à cette articulation entre résilience, protection et défense.

Le troisième mérite est que le troisième axe ne se contente pas de parler vaguement de « sécurité » : il affirme que la Suisse doit être capable de se défendre contre une attaque armée et qu’elle doit être en mesure, si nécessaire, de coopérer militairement avec des partenaires. Le texte final renforce même la notion de dissuasion à la suite de la consultation. C’est important. Une armée ne sert pas uniquement à gagner une guerre une fois celle-ci commencée. Au contraire : son premier objectif doit être de convaincre un éventuel adversaire que l’agression lui coûterait davantage qu’elle ne lui rapporterait. C’était d’ailleurs bien la volonté de nos dirigeants avec la stratégie du Réduit.

Le document contient par ailleurs quelques éléments particulièrement intéressants pour l’armée. Il prévoit de combler les lacunes en matière de capacités, d’équipement et de stocks, de réorienter la politique d’armement, d’accélérer les acquisitions et de développer des capacités à plus longue portée. Le projet initial allait même jusqu’à parler explicitement de capacités offensives à longue portée dans le cadre d’une défense active, afin de pouvoir combattre certains systèmes adverses avant qu’ils ne frappent le territoire suisse. La défense contre les drones et les missiles, les munitions, les pièces de rechange et la capacité à durer deviennent ainsi des sujets stratégiques plutôt que de simples questions techniques.

Cette évolution correspond d’ailleurs assez bien à ce que les événements récents nous ont appris. Une armée qui manquerait de munitions, de pièces détachées, de moyens de défense aérienne ou de capacités de lutte contre les drones pourrait certes disposer de matériel moderne, mais serait incapable de soutenir un conflit prolongé. La question de la « capacité à durer » est donc fondamentale.

Il existe toutefois plusieurs faiblesses importantes, et elles se situent principalement entre les principes affichés et leur concrétisation.

La première est financière. La consultation a fait ressortir de manière très nette une demande de priorités plus claires, de délais plus précis et surtout d’informations sur les conséquences financières de la stratégie. Plusieurs acteurs favorables à un renforcement de la défense ont demandé que les ressources nécessaires soient garanties. La réponse du Conseil fédéral consiste désormais à préciser les délais, les responsabilités et le suivi, mais elle laisse les moyens financiers dépendre des processus budgétaires et des décisions politiques ordinaires. Autrement dit, la stratégie fixe ce qu’il faudrait faire sans garantir véritablement que les moyens nécessaires seront disponibles. Si le Conseil des États a accepté il y a quelques jours une légère hausse des moyens de l’armée, via une augmentation de la TVA et la création d’un fonds pour l’armement, élément sur lequel nous reviendrons, il faudra que le National et la population suive. Or rien n’est moins sûr pour cette dernière dans le contexte actuel.

C’est probablement la principale limite du document. Une stratégie militaire qui ne permet pas de déterminer quelles capacités seront effectivement financées, dans quel ordre et dans quels délais reste en partie une déclaration d’intention. Le problème est d’autant plus important que les capacités militaires ne se constituent pas instantanément. Un avion de combat, un système de défense aérienne, des stocks de munitions ou une capacité de longue portée nécessitent des années entre la décision politique, l’acquisition, la livraison, l’instruction et la mise en service opérationnelle. Dans un contexte où le Conseil fédéral lui-même parle d’une dégradation rapide de la situation, attendre que chaque crise soit suffisamment évidente pour débloquer les moyens n’est pas satisfaisant.

La deuxième faiblesse tient à la hiérarchie des menaces. Le Conseil fédéral donne désormais la priorité aux menaces considérées comme les plus probables : conflits hybrides, attaques à distance et criminalité organisée, comme cela transparaissait dans les « Lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense ». Cela paraît rationnel, mais comporte un risque classique en matière de planification militaire : le scénario le plus probable n’est pas nécessairement celui contre lequel il faut être le mieux préparé. Une attaque conventionnelle majeure contre la Suisse peut être improbable à court terme tout en ayant des conséquences tellement importantes qu’elle justifie le maintien de capacités permettant d’y faire face. La consultation a précisément fait apparaître ce débat, certains participants (société militaire suisse par exemple) jugeant trop optimiste l’appréciation selon laquelle une attaque armée directe de grande ampleur serait improbable dans un avenir proche. Simplement, les financements étant limités, le Conseil fédéral a justement dû faire le choix de prioriser les menaces, et donc les moyens d’y faire face. Une Suisse prête à faire face à tous les types de risque implique des financements colossaux, et il semble illusoire de penser qu’ils seront débloqués sans dégradation importante de la situation sécuritaire.

Le troisième problème concerne le niveau de précision. Le document identifie correctement les lacunes, mais il ne fixe pas toujours les capacités à atteindre de manière suffisamment concrète. Il parle de stocks, de défense aérienne, de longue portée, d’interopérabilité ou de capacité à durer, mais une stratégie de défense gagnerait à répondre à des questions beaucoup plus prosaïques : combien de systèmes faut-il ? Quelle quantité de munitions faut-il pouvoir stocker ? Combien de formations doivent être immédiatement disponibles ? Quel niveau de disponibilité opérationnelle vise-t-on ? Combien de temps l’armée doit-elle pouvoir soutenir un engagement intense ? Quelle capacité de défense aérienne veut-on réellement atteindre ? Cela est d’autant plus important dans un contexte où les lacunes sont particulièrement flagrantes, un tiers, au grand maximum, des unités pouvant être équipées, tandis que notre défense aérienne se résume aujourd’hui à quasiment rien.

La quatrième faiblesse concerne les acquisitions. La stratégie prévoit à juste titre de simplifier et d’accélérer les procédures et de renoncer davantage aux adaptations spécifiquement suisses pour privilégier les normes internationales, Elle prévoit également une plus grande coopération européenne en matière d’armement. Tout cela reprend la stratégie en matière d’acquisition d’armement, publiée l’été dernier. Si celle-ci a déjà montré quelques résultats, la plupart de ses axes doivent encore se concrétiser.

La cinquième question est celle de l’industrie d’armement et des exportations. La stratégie reconnaît désormais explicitement qu’une base industrielle nationale solide participe à la capacité de défense. Elle prévoit donc de favoriser certaines compétences et technologies clés en Suisse, tout en renforçant les coopérations européennes et en permettant au Conseil fédéral d’adapter la politique d’exportation à l’évolution géopolitique. Le texte souligne également l’importance des règles de réexportation, sur lesquelles nous voterons fin novembre.

C’est un point essentiel : il est difficile de demander à l’industrie suisse de rester un partenaire fiable pour les autres pays européens si la Suisse n’est elle-même pas considérée comme un partenaire fiable lorsqu’il s’agit de réexporter du matériel. Les débats récents autour du matériel militaire destiné à l’Ukraine ont montré les conséquences concrètes de cette difficulté : l’industrie suisse peut perdre l’accès à certains appels d’offres ou à certaines chaînes d’approvisionnement européennes. Le paradoxe serait alors de vouloir renforcer la base industrielle de défense tout en conservant une politique d’exportation qui rend cette industrie moins attractive pour ses partenaires. La future évolution de la loi sur le matériel de guerre sera donc, à cet égard, une pièce importante de la mise en œuvre de cette stratégie. Il s’agira de la défendre autant que faire se peut.

Enfin, la coopération internationale constitue à la fois une force et une question encore partiellement ouverte. La stratégie veut développer l’interopérabilité, les exercices, les échanges de données, les acquisitions communes et la coopération avec les États européens. Cela semble indispensable pour une petite armée située au cœur du continent. Mais cette coopération doit être articulée avec une doctrine claire de neutralité, surtout après les résultats de dimanche. La consultation a montré que les avis sont très partagés sur ce point : certains souhaitent un ancrage beaucoup plus fort dans les structures européennes et l’OTAN, tandis que d’autres redoutent un rapprochement incompatible avec la neutralité.

Il serait donc utile que la Suisse définisse précisément ce qu’elle entend par « défense en coopération ». Participer à des exercices, partager des données aériennes, utiliser des standards communs, acquérir certains systèmes conjointement et pouvoir communiquer avec les armées voisines ne signifie pas nécessairement adhérer à une alliance militaire. En revanche, une armée qui voudrait pouvoir combattre efficacement aux côtés de ses voisins doit nécessairement accepter un certain degré d’interopérabilité et de dépendance réciproque. La stratégie pose le principe ; il reste à en définir les limites politiques et juridiques.

Un dernier élément mérite d’être relevé : le fédéralisme. La consultation a fait ressortir les demandes de plusieurs cantons, dont Vaud, souhaitant être considérés non comme de simples exécutants, mais comme des acteurs à part entière de la politique de sécurité. Cela paraît particulièrement pertinent dans les domaines de la protection de la population, de la police, des sapeurs-pompiers, de la santé, des infrastructures critiques ou de la gestion des crises. Une stratégie nationale de sécurité qui oublierait que bon nombre des capacités concrètes se trouvent au niveau cantonal et communal serait condamnée à rester théorique. Le Conseil fédéral a donc adapté le texte pour renforcer cette dimension. Il ne faudra en revanche pas revenir à la situation ante 1874, lorsque les capacités étaient trop « cantonalisées » pour être efficaces.

Au final, la Stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité 2026 constitue surtout un changement de diagnostic et de méthode. Elle acte officiellement que la période durant laquelle la Suisse pouvait considérer sa sécurité comme allant de soi est révolue. Elle reconnaît également qu’une défense crédible ne repose pas uniquement sur l’armée, mais sur un ensemble de capacités civiles, économiques, technologiques et militaires.

Mais il s’agira encore de la concrétiser dans les faits : budgets, effectifs, stocks de munitions, défense aérienne, lutte contre les drones, capacités à longue portée, infrastructures, renseignement, cybersécurité, politique d’armement et interopérabilité. La consultation a d’ailleurs livré un message assez clair : le cadre général est largement accepté, mais beaucoup de participants demandent une mise en œuvre plus contraignante, avec des priorités, des délais, des responsabilités et des moyens clairement définis.

C’est donc moins la qualité du diagnostic qui pose désormais question que la capacité de la Suisse à en tirer les conséquences, comme souvent avec les (très) nombreux rapports publiés sans qu’ils ne mènent à des changements concrets. Une stratégie de sécurité n’a de valeur que si elle permet de transformer une prise de conscience en capacités réelles. Dans le cas contraire, elle risque de devenir un catalogue de tout ce que la Suisse souhaiterait pouvoir faire le jour où elle en aurait besoin. Or, en matière de défense, le jour où ces capacités deviennent indispensables est précisément celui où il est trop tard pour commencer à les construire.

Sources :

Conseil fédéral, Stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité 2026 – Pour une sécurité globale, 12.12.2025 : https://cms.news.admin.ch/fileservice/sdweb-docs-prod-nsbcch-files/files/2025/12/12/09215b9b-1af1-4dc4-a2f7-6f2aa9e588bd.pdf

Conseil fédéral, Stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité 2026 – Rapport du Conseil fédéral, 18.09.2026 : https://cms.news.admin.ch/fileservice/sdweb-docs-prod-nsbcch-files/files/2026/09/17/34c4adca-3a5d-4cd9-80d6-9a24c05636f6.pdf

Communiqué de presse du DDPS, « Pour une sécurité globale : le Conseil fédéral adopte la stratégie en matière de politique de sécurité 2026 », 18.09.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/zR3tvgIy1qIm

Communiqué de presse du DDPS, « Pour une sécurité globale : mise en consultation de la stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité », 12.12.2025 : https://www.sepos.admin.ch/fr/newnsb/BLkWfUbUsXtBFoSj-krgU

SCHULER, Edgar, « Un tweet du Conseil fédéral affole la planète avec 29,5 millions de vues », 23.09.2026 : https://www.24heures.ch/conseil-federal-sa-publication-sur-la-securite-devient-virale-439311496344