Le 16.03.2023, le conseiller aux États Josef Dittli (PLR, UR) a déposé un postulat intitulé « Faut-il agir dans le cadre de l’achat de drones pour un usage militaire ? ». Le Conseil fédéral avait recommandé de l’accepter dans la foulée, ce qui fut chose faite par la chambre des cantons le 12 juin de la même année. Ce texte demandait que le gouvernement présente un rapport sur l’utilisation des drones et « les éventuelles mesures à prendre pour poursuivre l’achat et l’utilisation de drones dans l’Armée suisse. » Il faut bien comprendre qu’il est question ici de micro, mini et petits drones, ainsi que les munitions téléopérées de taille équivalente et non d’aéronefs plus imposants comme l’ADS 15. Il s’agit donc d’engins pesant au maximum 150 kg.

Présenté en septembre 2025, ce nouveau rapport complète celui que nous avions déjà évoqué en 2021. Mais diable, comme bien souvent, l’on multiplie les papiers et prend des mesures mitigées et très étalées dans le temps. Quoi qu’il en soit, tâchons de résumer quelque peu le contenu de ce document. Précisons également que les informations contenues ici, et notamment les acquisitions prévues, sont sujettes à caution, le Conseil fédéral ayant modifié sa planification en la matière en juin dernier.
Ce document commence par quelques clarifications techniques entre les drones civils (COTS) disponibles dans le commerce et les drones militaires (MOTS), qui peuvent eux aussi être achetés facilement désormais. Ces derniers sont moins sensibles au brouillage et plus résistants, et donc plus onéreux. Ensuite, il y a des appareils pour chaque usage : les drones ISTAR (Intelligence, Surveillance, Target Acquisition et reconnaissance), les drones armés, qui larguent des charges militaires sur l’ennemi, les drones d’attaque qui, en frappant leur cible, sont également détruits dans l’attaque et les munitions rôdeuses (loitering ammunition), qui avaient beaucoup fait parler d’elles lors du conflit dans le Haut Karabagh, notamment avec les Harop israéliens, mais qui se confondent désormais très facilement avec les drones d’attaque. Il est également fait mention des drones filaires, c’est-à-dire que l’appareil est relié à son opérateur par un câble. Deux sortes de câbles existent, et coexistent parfois : pour l’alimentation et la transmission des données. Le premier permet de rendre l’autonomie du drone illimitée, au prix d’un rayon d’action restreint. Le second offre de se prémunir du brouillage radio. Cela a cependant pour inconvénient d’alourdir l’engin et donc de diminuer son autonomie. Enfin, il est fait mention des essaims de drones. Il s’agit de « groupe de drones en partie ou totalement autonomes, qui collaborent de manière coordonnée afin d’améliorer l’efficience et l’efficacité des missions. » Cette technique permet d’éviter de perdre une capacité (d’attaque ou de détection) si l’on perd un engin, tout en saturant les défenses antiaériennes ennemies. Malgré certaines annonces, cette technologie semble encore en cours de développement.
Ces éléments techniques établis, le rapport se penche sur les moyens de lutter contre les drones. Il met en avant l’importance du C2 (Command-and-Control System), c’est-à-dire une plateforme capable d’agréger les capteurs et les effecteurs, afin d’analyser les menaces et d’y répondre dans les meilleurs délais. En y intégrant des éléments variés, on obtient une image la plus fidèle possible du champ de bataille, et la lutte devient ainsi plus efficace. Les radars, analyseurs de fréquence et capteurs électro-optiques permettent de repérer les engins, tandis que les brouilleurs radio, les moyens cyber (qui donnent par exemple la possibilité de prendre contrôle des appareils ennemis) et, évidemment, les effecteurs cinétiques (balles, obus mais aussi laser) permettent de neutraliser la menace des drones.
Afin de mettre en place les stratégies d’acquisition et de lutte contre les drones mais aussi de suivre l’évolution technologique, le DDPS peut compter sur un certain nombre d’organismes. Les deux premiers sont le Centre suisse des drones et de la robotique (CSDR) et le Centre de compétences Drones et robotique de la Défense (Cen comp Drones et Robotique). La nomenclature laisse à penser qu’il s’agit de deux unités redondantes mais il n’en est rien.
Le premier a été fondé en 2017. Sous l’égide d’Armasuisse Science et technologies (Armasuisse S+T), il est « responsable de la recherche fédérale dans ce domaine, promeut l’innovation et procède à des tests techniques. Il explore et développe des technologies principalement avec des partenaires suisses issus des hautes écoles et de l’industrie, et soutient le renforcement des capacités militaires du Groupement Défense. Le centre analyse l’usage militaire des drones et robots ainsi que la défense contre ces derniers, avec le soutien d’autres départements spécialisés d’Armasuisse S+T. La technologie est l’axe principal du CSDR. » Le second a vu le jour en juillet 2023. « Il s’agit d’une unité organisationnelle des Forces terrestres au sein du commandement des Opérations qui vise à couvrir l’ensemble des besoins du Groupement Défense en lien avec les drones et la robotique. […] Son objectif est d’identifier les synergies au sein du Groupement Défense, de mettre à disposition des bases et de coordonner les projets », ainsi que les essais auprès de la troupe.
Le département peut encore compter sur trois autres organismes en ce qui concerne les drones. Il y a le secteur Innovation Défense au sein de l’État-major de l’armée. Il « dirige et coordonne les activités d’innovation du Groupement Défense. L’objectif est d’accroître la capacité d’adaptation du système qu’est l’armée et de favoriser l’« intrapreneuriat » parmi le personnel et les membres de la milice afin de créer un accès simple, rapide mais néanmoins conforme aux règles aux solutions innovantes disponibles sur le marché, afin de garantir que les innovations puissent effectivement être introduites au sein de l’armée. » Pour ce faire, le Groupement défense mandate l’entreprise Swiss Innovation Forces, entièrement en mains fédérales. Il s’agit d’une filiale de RUAG MRO Holding. Elle « fait le lien entre les collaborateurs et collaboratrices et leurs projets d’innovation, les services d’acquisition ainsi que tous les acteurs de l’écosystème national et international de l’innovation dans les domaines de l’économie et de la recherche. » L’on trouve aussi la Task force Drone. Créée en juin 2024, elle poursuit deux objectifs : « étendre les aptitudes et compétences au sein de l’armée pour l’utilisation de drones militaires de petite taille » et « développer et produire, en collaboration avec l’industrie suisse, des solutions de drones de haute technologie ». Celle-ci a pour l’instant principalement travaillé à concevoir différents systèmes et solutions (drones d’attaque improvisés, plateformes porteuses, essaims et micro-drones) et les tester auprès de la troupe.
Enfin, l’on trouve les Espaces d’innovation du DDPS, sous la houlette d’Armasuisse S+T, toujours elle. Il s’agit en gros de mettre en contact « les services demandeurs, des services d’acquisition, et les représentants de la recherche et de l’industrie » et cela dans les domaines des appels d’offres, la recherche et le développement et les essais. Des processus dits « bottom up » existent également. La manœuvre consiste en gros de donner des drones civils à des unités militaires, et de voir lesquels elles sélectionnent et pourquoi, comment elles organisent l’instruction, etc. Ce foisonnement d’acteurs et de méthodes nous laisse à penser que la collaboration et la synchronisation des travaux sont fondamentaux, pour éviter les doublons, les retards, les travaux en silo et autres problèmes de ce genre.
Le rapport se penche ensuite sur ce qui a déjà été accompli – et ce n’est pas ce volet qui est le plus volumineux, malheureusement – et ce qui doit encore l’être. Il est donc rappelé que des mini-drones d’observation Black Hornet 4 PRS avaient été achetés en 2019, au travers d’un crédit de 5 millions de francs. Ce mouvement a continué en 2023 et 2024, pour un montant cumulé de trois millions de francs. Enfin, un crédit complémentaire de 30 millions de francs était également prévu dans le Programme d’armement (PA) 2025. Tout cela a permis d’atteindre une capacité initiale avec différents appareils servant à la recherche de renseignements. Afin de poursuivre dans cette voie, l’acquisition de nouveaux engins d’observation est prévue dans le PA 2028, par le biais d’un crédit de 30 millions de francs, puis rebelote en 2032 (50 millions de francs).

Le PA 28 servira également à acheter des munitions rôdeuses à très courte portée (quelques kilomètres) à des fins de tests. Il faudra attendre 2030 pour que des vecteurs à longue portée soient achetés. Le PA 32 devrait compter 20 millions de francs à cet effet. Il y aura tant des voilures fixes que tournantes, par liaison filaire et radio, etc. Le rapport met en lumière le fait que les évolutions technologiques sont très rapides dans le domaine. Ainsi, il n’est de loin pas toujours possible, ni souhaitable, d’acheter des séries complémentaires d’un modèle acheté il y a de cela quelques années, car il a tout simplement été remplacé sur le marché. Le droit sur les marchés publics peut ici se montrer quelque peu handicapant, raison pour laquelle des contrats-cadres semblent plus appropriés que des appels d’offres uniques.
Dans ce cadre, l’on peut donc constater que le calendrier de l’armée, avec ses longues périodes de test, n’a de loin pas été adapté au rythme du développement technique des drones. Le document souligne d’ailleurs que « Pour la première fois, les capacités de drones COTS ont été démontrées dans le domaine des mini-drones, parallèlement aux types d’engins déjà définis. » Cette précision prête à sourire, dans la mesure où la chose avait déjà été établie depuis de très longs mois par les forces armées ukrainiennes. Mais évidemment, nos fonctionnaires se sont sentis obligés de refaire des tests pour savoir si les enseignements de la guerre à l’Est sont fiables… Fort heureusement, la nouvelle stratégie d’acquisition d’armement semble vouloir éviter autant que possible ce genre de procédure quelque peu inique : si ça marche à l’étranger, il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas chez nous.
Dans le domaine de la défense contre les mini-drones, force est de constater que l’armée est pour l’instant chichement pourvue. Là aussi, la formulation des besoins et exigences semble très longue, et en constante évolution, empêchant l’armée de lancer des acquisitions. Quelques tests et essais ont été effectués en 2023 et 2024 et ont permis d’acquérir de premières compétences en lien avec les opérations de lutte contre les mini-drones ainsi qu’avec les capteurs et effecteurs se prêtant à ce type d’utilisation. Cela a également permis de constater qu’aucun système n’était « capable de mener à bien l’ensemble du processus de combat avec des résultats satisfaisants. » Dès lors, le département préfère ne pas acheter un système en grande quantité, mais poursuivre les acquisitions incrémentales et complémentaires, avec différentes technologies (cinétiques, électromagnétiques, capteurs, etc.).
Dans ce cadre, le PA 27 (en fait le 26, l’acquisition ayant manifestement été avancée depuis la rédaction de ce document) comprendra 70 millions, auxquels 30 millions devraient s’adjoindre en 2030. Le document souligne que ce montant reste faible. La protection d’un seul char de combat, certainement avec une sorte d’APS (active protection system) devrait coûter environ 2 millions de francs. « Un montant de 30 millions de francs suffirait ainsi seulement à équiper les véhicules à chenilles d’une compagnie de chars ». Dès lors, des choix devront évidemment être faits : qui doit être protégé ? Contre quoi ? Avec quel montant ? À quelle échéance ?
Le rapport met aussi en lumière les limites et inconvénients qu’il y a à s’entraîner en Suisse avec des drones, et des moyens antidrones : petites places d’instruction, fortes émissions de bruit, puissantes émissions radio des brouilleurs, absence de base légale et manque de drones d’exercice consommables. Dès lors, les autorités devront dire comment pallier ces problèmes. En autorisant des exercices limités dans le temps et/ou en misant sur l’instruction à l’étranger. Il s’agira également de définir comment l’armée agit en cas de survol de ses installations. Si cette question a fait l’objet d’une motion demandant la création d’un organe national destiné à coordonner la lutte contre les drones, cela montre que l’armée pourrait désormais être appelée à lutter quotidiennement contre ce phénomène. Les membres de la Fliegerabwehrbereitschaftsbatterie en service long affectés pourraient être mis à profit pour cela et voir leur mission changer, voire leurs effectifs être augmentés, eux qui ne comptent qu’une centaine de membres.
Afin d’équiper notre armée, la Suisse peut compter sur une industrie relativement dynamique dans ce domaine. Si les entreprises capables de fournir des systèmes d’armes complets ne sont plus nombreuses, les firmes produisant des drones civils et moyens antidrones ne sont pas rares. De nombreuses sociétés voient cependant du potentiel dans le marché militaire et souhaitent s’y lancer. On peut imaginer qu’elles sont aujourd’hui freinées dans cette volonté par la petitesse des commandes suisses et par notre loi sur le matériel de guerre, sur lequel la population devra se prononcer en novembre. Ces entreprises peuvent compter sur les hautes écoles afin de les aider dans les processus de recherche et développement. Afin de favoriser cette collaboration, Armasuisse a mis en place la plateforme ARCHE (Advanced Robotic Capabilities for Hazardous Environments) qui sert à évaluer des drones dans le domaine de l’aide en cas de catastrophe. Elle constitue aujourd’hui « la plus importante manifestation de robotique de terrain en Suisse. » Comme nous l’avons vu, le Conseil national a autorisé en juin l’armée à mettre ses places d’armes à disposition des entreprises pour des essais sur le terrain, afin d’encourager ce genre de pratique.
On le voit, la question des drones et de la robotique a été pleinement prise en compte par le DDPS et ses différentes unités. En effet, l’armée considérait jusqu’ici le drone comme un système spécialisé (ADS 95 puis ADS 15). Or le rapport montre un basculement : le drone devient un consommable tactique, présent à tous les échelons. Ainsi, l’évolution est tout autant technique que doctrinale : le drone n’est plus envisagé comme un équipement exceptionnel destiné à quelques spécialistes, mais comme un outil devant progressivement équiper l’ensemble des formations.
Cela dit, les travaux restent aujourd’hui parcellaires, avec une introduction très partielle auprès de la troupe, des investissements limités, un grand nombre d’acteurs à gérer et une technologie évoluant plus vite que ce à quoi notre administration est habituée. La lecture du rapport laisse toutefois apparaître un certain décalage entre le rythme de la réflexion suisse et celui des conflits contemporains. Là où les armées engagées en Ukraine adaptent leurs matériels en quelques semaines, la Confédération prévoit encore plusieurs années de réflexion et d’expérimentation avant certaines acquisitions importantes. Cela est moins dû à des difficultés techniques qu’administratives, du fait des marchés publics, la lourdeur des procédures, la longueur des essais et la législation. Les spécialistes semblent savoir ce dont l’armée a besoin, mais peinent à l’acheter dans des délais satisfaisants.
Il semble en outre y avoir toujours une certaine résistance psychologie voire éthique à acquérir des drones armés. La priorité et les premières étapes se focalisent sur l’observation, tandis que les munitions rôdeuses arriveront plus tardivement. Dans le même ordre d’idée, une absence semble frappante : il n’est pas fait mention de l’intelligence artificielle. Or celle-ci est de plus en plus intégrée aux drones, notamment lors de leur trajectoire finale, moment où la liaison avec l’opérateur est la plus susceptible d’être rompue. Même si la Confédération ne compte pas utiliser ce procédé, ses réflexions doivent comprendre cet aspect. En revanche, force est de constater qu’une plus grande place est désormais laissée aux utilisateurs finaux, aux entreprises et aux milieux de la recherche afin de mettre sur pied des solutions utilisables par l’armée.
Dévoilées en juin, les nouvelles orientations du Conseil fédéral pour la défense semblent montrer une volonté d’accélérer dans le domaine, d’ailleurs aussi pour les drones terrestres. Cela ne sera pas de trop et permettra d’augmenter le taux d’équipement de nos troupes, qui plafonne aujourd’hui à 30%, à moindres frais, tout en rendant l’instruction plus intéressante et actuelle aux yeux des conscrits. D’ici quelques années, il est probable que l’on parle plus volontiers d’unités entièrement vouée à la mise en œuvre de drone, et non d’un seul et unique bataillon, mais aussi d’autonomie et d’IA. Ce document représente en somme un pas en direction d’une plus grande robotisation/automatisation de notre armée.
Sources :
Objet 23.3209, postulat Dittli, « Faut-il agir dans le cadre de l’achat de drones pour un usage militaire ? » 16.03.2023 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20233209
Conseil fédéral, Faut-il agir dans le cadre de l’achat de drones pour un usage militaire ? – Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 23.3209 Dittli du 16 mars 2023, 26.09.2025 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/MfMkDjQBY9lu/Rpport_faut-il_agir_dans_le_cadre_de_l_achat_de_drones_pour_un_unsage_militaire.pdf
BRÄNDLI, Christian, « Es fehlt an Übungsplätzen für den Drohneneinsatz » in ASMZ, 11/2025, pp. 39-41.
Contrôle fédéral des finances, Evaluation des Durchdienermodells in der Schweizer Armee, 31.03.2021 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/sicherheit_und_umwelt/verteidigung_und_armee/18541/18541be-endgueltige-fassung-v04.pdf
Conseil fédéral, La sécurité de la Suisse eu égard à la technologie des drones – Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 21.3013 CPS-N du 25 janvier 2021, 02.03.2022 : https://www.parlament.ch/centers/eparl/curia/2021/20213013/Bericht%20BR%20F.pdf