Les programmes Patriot et F-35, faisant partie du projet Air 2030, ont fait couler beaucoup d’encre en Suisse. La raison est que les premiers pourraient être livrés au milieu de la prochaine décennie et avec de très importants surcoûts, tandis que la Confédération n’achètera finalement pas 36 mais 30 F-35 au maximum. Initialement, ceux-ci devaient être au standard dit Block IV mais il ne sera disponible au plus tôt qu’en 2031. En outre, il devait comprendre 75 capacités mais n’en aura finalement que 66. Cerise sur le gâteau, lesdites capacités nécessitent un surplus de puissance électrique qui n’est aujourd’hui pas disponible sur l’appareil, nécessitant une remotorisation dont le coût n’est pas connu à l’heure actuelle.
Ces éléments n’ont pas empêché le Conseiller fédéral Martin Pfister de déclarer que « L’acquisition du F-35A n’est en aucun cas un échec ; au contraire, elle se déroule de manière très ordonnée, comme pratiquement aucun autre projet d’acquisition. » lors du débat au Conseil des États sur le Message sur l’armée 2026, le 16 juin dernier. Si nos autorités considèrent que l’acquisition du F-35 se déroule bien voire mieux que tous les autres achats, alors il y a de quoi être légitimement inquiet au sujet de ces derniers…
Ces difficultés étant rappelées, quelles sont les solutions ou les (rares) bonnes nouvelles ? Rappelons premièrement que les Patriot pourraient finalement nous être livrés l’année prochaine déjà. D’où provient ce retournement de situation ? Eh bien si un retard important avait été signifié à Berne l’été dernier, c’est parce que les batteries nous étant destinées allaient prendre la route de Berlin, en compensation de celles qui avaient été envoyées en Ukraine. Problème pour nos voisins, ces systèmes ont été fabriqués selon les spécifications helvètes, et ne s’imbriquent donc guère aisément dans l’environnement germanique. Dès lors, ces Patriot pourraient finalement retrouver la destination qui était initialement la leur. À voir si cette bonne nouvelle se confirme.
Ensuite, rappelons également que les États-Unis ont demandé en tout début d’année à Lockheed Martin d’augmenter la production de missiles destinés à son système anti-aérien. L’objectif est d’atteindre les 2000 unités annuelles d’ici 2033, contre environ 600 aujourd’hui. Le problème est qu’entretemps, Washington s’est enlisé dans un conflit avec l’Iran, opération ayant fortement sollicité les stocks américains et moyen-orientaux des vecteurs du Patriot, en sus de la consommation induite par la guerre en Ukraine et de la forte demande venant des autres utilisateurs.
Selon Mark F. Cancian et Chris H. Park du Center for Strategic and International Studies (CSIS), les tirs croisés au-dessus du Golfe persique auraient provoqué, au 27 mai dernier, la consommation de 1060 à 1430 intercepteurs, alors que 172 unités doivent être livrées aux forces armées américaines cette année. Pas besoin d’être un grand mathématicien pour comprendre où se situe le problème, sans parler des questions de soutenabilité économique de l’effort.
C’est ainsi que Lockheed Martin a présenté le 20 juillet le PAC-3 Adapted Capability Effector (PAC-3 ACE) lors du salon aéronautique britannique de Farnborough. Il s’agit d’un nouveau missile pouvant être tiré par le Patriot. Sa particularité ? Il devrait coûter environ 2 millions de dollars quand un PAC-3 MSE est facturé le double. Une aubaine ! La production pourrait débuter en 2028 déjà et impliquer des industriels européens. Les États-Unis ne sont pas toujours favorables à l’externalisation de la fabrication de ce genre de produits stratégiques, mais la demande est actuellement tellement forte que leurs propres moyens industriels ne semblent pas dimensionnés pour y faire face, aujourd’hui comme à moyen terme.
C’est peut-être pour cela que Donald Trump, lors du sommet de l’OTAN à Ankara, aurait évoqué la possibilité pour l’Ukraine de fabriquer des intercepteurs pour les batteries Patriot directement sur son sol. Le conditionnel est ici de mise, car il semble, une fois de plus, qu’il s’agisse d’une déclaration intempestive du président américain. Lockheed Martin ne semble en effet pas au courant qu’une licence de production ait été accordée à Kiev…
L’arrivée du PAC-3 ACE et la potentielle capacité d’assemblage ukrainienne pourraient constituer de bonnes nouvelles pour l’ensemble des utilisateurs du système anti-aérien américain, Suisse comprise. Cela débloquera des capacités de reconstitution des stocks à des horizons plus raisonnables que ceux pour l’instant articulés. Rappelons que la Suisse a commandé, en deux tranches, 70 PAC-2 GEM-T et jusqu’à 72 PAC-3. Cela fait donc très peu et nécessitera sans doute des commandes complémentaires.
En ce qui concerne le domaine aérien, le Conseil fédéral a d’ores et déjà indiqué qu’il n’envisageait pas de renforcer notre maigre flotte de F-35 avant la fin de la prochaine décennie. Cela pose problème à plusieurs égards. Le nombre d’heures de vol devra être réparti sur un parc plus restreint, ce qui consommera le potentiel des appareils plus rapidement. En outre, nous avons tendance à ne pas prendre en compte l’attrition que subit la flotte durant sa durée de vie. Or si nous avions acheté 34 F/A-18, il n’en subsiste désormais que 30, 4 ayant été perdus lors d’accidents. Et moins les avions sont nombreux, plus chaque perte devient difficile à encaisser. Il n’en ira pas différemment de nos F-35. Si nous avons évoqué la possibilité d’acquérir une flotte d’avions complémentaire, cela n’arrivera pas de sitôt. Qui plus est, le coût de mise en œuvre d’un deuxième type d’aéronef serait certainement important, alors que l’appareil américain risque de passablement siphonner les finances du DDPS.
Reste-t-il donc une solution afin de « donner du muscle » à notre chasse ? L’acquisition d’une flotte de chasseurs légers tels que les coréens FA-50 ou italien Leonardo M-346FA a été évoquée dans l’ASMZ. Mais il en existe une autre, d’ailleurs en plein essor, qui n’est guère discutée aujourd’hui en Suisse. Il s’agit des drones de combat collaboratif – collaborative combat aircraft (CCA) en anglais -, ou encore effecteur déporté ou loyal wingman. Le fait que la nomenclature ne soit pas encore homogénéisée témoigne de la nouveauté de ce type d’équipement.
En résumé et de manière simplifiée, ces engins sont des drones devant accompagner les avions de combat habités. Dirigés depuis ces derniers, dont ils exploitent les données issues des capteurs, ils sont généralement furtifs. Ils permettent d’accroître la taille, la puissance et la portée d’une flotte tout en offrant de s’affranchir de la question des pilotes, ressource de plus en plus rare. Les missions les plus dangereuses doivent leur être confiées, afin de préserver au maximum les onéreux avions de combat et leur précieux équipage. Dans l’idéal, leur prix doit être contenu afin d’être sacrifiable sans trop de scrupule. Ces avantages peuvent être contrebalancés par le fait qu’il « suffit » de couper la liaison entre l’avion-mère et son CCA pour neutraliser ce dernier, d’une manière similaire à ce qui est fait pour les drones FPV grâce à la guerre électronique. En outre, cela suppose pour le pilote de devoir gérer un système d’arme particulièrement complexe, quasiment un deuxième avion voire plusieurs, en sus du reste de son appareil.
Aujourd’hui, nombreux sont les acteurs à se lancer sur ce marché, dans une course qui semble frénétique, voire chaotique, tant les programmes se multiplient. On trouve, entre autres, le CA-1 Europa d’Helsing (Allemagne), les FEANIX et Heavy Remote Carrier de Diehl (Allemagne), l’UCAS de Dassault (France), l’Autonomous Collaborative Platform de BAE Systems (Royaume-Uni), les Affordable Rapid Prototype Missile Drone Concept 20X et une machine au nom inconnu de Mitsubishi (Japon), le Kizilema de Baykar (Turquie), sans parler des productions américaines (YFQ-42 de General Atomics et YFQ-44 d’Anduril) et de tous les projets en cours mais non encore publiquement annoncés.
Si les projets foisonnent, les mises en œuvre semblent pour l’instant rares. L’Australie aligne 11 exemplaires du MQ-28 Ghost Bat de Boeing Australia. Ce système a été intégré par l’U.S. Air Force lors de l’exercice Valiant Shield 2026, qui s’est tenu du 22 juin au 1er juillet dernier. L’Allemagne et le Danemark se sont montrés passablement intéressés à court terme, notamment pour des solutions américaines. Lockheed-Martin et la Maison blanche tiennent ici le couteau par le manche, comme ils le font pour les autres armements. Ils peuvent en effet choisir quels systèmes il est possible d’intégrer au F-35, et l’on peut imaginer que ce ne seront pas les productions européennes qui seront privilégiées, renforçant d’autant plus la dépendance des utilisateurs de l’avion à ses partenaires outre-Atlantique. Mais c’est un autre débat.
Quoi qu’il en soit, les CCA constituent peut-être une piste relativement abordable afin de renforcer nos Forces aériennes qui n’en finissent plus de diminuer en format. Armasuisse n’a pour l’instant jamais évoqué de travaux d’évaluation de ce genre de plateforme. Il doit cependant déjà gérer de nombreux dossiers particulièrement complexes. Il ne semble pas y avoir eu d’appel en ce sens des milieux militaires ou du Parlement. La chose est-elle appelée à changer prochainement ?
Sources :
Objet 26.025, « Message sur l’armée 2026 », débat au Conseil des États, 16.06.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=71958
VON MATT, Othmar, « Coup de théâtre pour les systèmes Patriot suisses », in Watson, 25.06.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/etats-unis/505281262-coup-de-theatre-pour-les-systemes-patriot-suisses
CANCIAN, Mark F. PARK, Chris H. « Rebuilding U.S. Missile Inventory : A Multiyear Project » in Center for Strategic and International Studies, 27.05.2026 : https://www.csis.org/analysis/rebuilding-us-missile-inventory-multiyear-project
LAGNEAU, Laurent, « Lockheed Martin a dévoilé un missile intercepteur deux fois moins cher que le PAC-3 MSE utilisé par le système Patriot » in OPEX 360, 21 juillet 2026 : https://www.opex360.com/2026/07/21/lockheed-martin-a-devoile-un-missile-intercepteur-deux-fois-moins-cher-que-le-pac-3-mse-utilise-par-le-systeme-patriot/
S.A. « Trump autorise l’Ukraine à fabriquer des missiles Patriot » in 24 Heures, 08.07.2026 : https://www.24heures.ch/trump-il-autorise-lukraine-a-fabriquer-des-missiles-patriot-757666745037
BACHMANN, Thomas, « Klasse und Masse: Plädoyer für eine Zweiflotten-Strategie », in Allgemeine Schweizerische Militärzeitschrift, 27.02.2026: https://asmz.ch/2026/02/27/klasse-und-masse-plaedoyer-fuer-eine-zweiflotten-strategie/
LANGLOIT, Philippe, « Effecteurs déportés, une course chaotique » in Défense & Sécurité Internationale, HS 105, 12.2025, pp. 68-71.
CHOMSKY, Martin, « U.S. Air Force to integrate Boeing MQ-28 Ghost Bat with crewed fighters at Valiant Shield 2026 to advance CCA teaming » in Defence Industry Europe, 24.06.2026 : https://defence-industry.eu/u-s-air-force-to-integrate-boeing-mq-28-ghost-bat-with-crewed-fighters-at-valiant-shield-2026-to-advance-cca-teaming/