Le concept de logistique de l’armée peut être amélioré selon le Contrôle fédéral des finances

Ravitaillement de véhicules dans le tunnel du Bözberg lors de l'exercice CONEX 26, 19.06.2026, © VBS/DDPS - Ben Zurbriggen

Le Contrôle fédéral des finances (CDF) se penche régulièrement sur l’avancement des projets de l’armée, la gestion de ceux-ci, voire des domaines spécifiques comme le service long. Il en ressort parfois des évaluations positives, et, un peu plus souvent, négatives.

Entre novembre dernier et janvier de cette année, cet organisme s’est penché sur le concept global de la logistique de l’armée (CG log A). Celui-ci vise à développer les capacités de notre outil de défense à assurer son fonctionnement en cas de guerre, notamment grâce à une décentralisation accrue. Il s’agit ici d’une stratégie, déclinée en mesures à mettre en œuvre jusqu’à la fin de la décennie 2030. Ce document représente un prolongement des différents rapports stratégiques sur les Forces aériennes (2017), terrestres (2019), le Commandement cyber (2022) et celui de l’espace (2025). Son élaboration a débuté durant l’été 2023 et il a été approuvé en juillet 2025 par le commandement de l’armée. Transmis au Groupement défense en janvier 2026, ce dernier devait veiller à la concrétisation des 144 mesures identifiées par ce document.

Ce rapport, d’une vingtaine de pages, est relativement touffu, technique, et certains passages sont caviardés, ne facilitant pas sa compréhension. Voilà tout de même ce que nous pouvons globalement en retirer.

Si le CDF estime que le Groupement défense peut commencer à développer les actions, il doit encore éclaircir un certain nombre de points. En effet, l’organe de contrôle a constaté que tous les organismes concernés par la logistique de l’armée n’avaient pas été intégrés de la même manière à l’élaboration de cette stratégie. Sous la direction de la Maison de la logistique de la base Logistique de l’Armée (BLA), RUAG a été systématiquement associé aux travaux, alors qu’Armasuisse uniquement de manière ponctuelle et à titre consultatif. Si le premier gère aujourd’hui bien des aspects de la logistique de l’armée, notamment la maintenance des systèmes principaux, le second n’en est pas moins un acteur important, puisqu’il se charge des acquisitions, de l’approvisionnement ou encore du recensement des capacités nationales à même de soutenir l’armée en cas d’engagement.

Il est paradoxal de vouloir construire une logistique résiliente alors que l’organisme chargé des acquisitions et du Supply Chain Management n’a pas été véritablement intégré à la conception initiale. De manière similaire, et un peu étonnante, ni l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP), ni l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAG), ni les organismes cantonaux n’ont été véritablement intégrés à l’élaboration de ce concept. Cette problématique est d’autant plus importante que la Suisse dépend à plus de 90 % de produits (systèmes complets, composants ou consommables) provenant de l’étranger. La résilience de la logistique militaire ne peut donc pas être pensée uniquement à l’intérieur des frontières : elle dépend aussi de la robustesse des chaînes d’approvisionnement internationales et de la capacité de la Suisse à sécuriser celles-ci. La logistique de guerre ne se résume donc pas aux camions et aux entrepôts de la BLA. Elle commence chez les fournisseurs civils, suisses comme étrangers, passe par la logistique militaire et se termine au niveau des unités engagées. Une rupture chez un fournisseur civil peut donc, à terme, avoir exactement le même effet qu’une rupture dans une chaîne logistique militaire.

Le CDF voit dans cette manière de procéder plusieurs problèmes. D’une part, la stratégie semble manquer de vision d’ensemble, en faisant l’impasse sur le point de vue d’un certain nombre d’acteurs, notamment civils, qui auront à intervenir dans la logistique de l’armée. Dès lors peuvent survenir des problèmes comme des incompatibilités logicielles entre les parties. De plus, cela empêche d’avoir une vision claire et réaliste des coûts du développement des capacités logistiques de l’armée. La BLA a estimé que les 144 mesures identifiées coûteraient environ 4,3 milliards de francs. Mais le montant semble sous-évalué, puisqu’un certain nombre d’actions, malgré tout nécessaires, n’ont pas été intégrées, de même que l’acquisition des pièces de rechange, la constitution de stocks ou la décentralisation de la logistique. En interne, la BLA estime que la mise en œuvre complète pourrait finalement nécessiter 10 milliards de francs ou davantage, répartis jusqu’en 2040. Le coût réel de la logistique de guerre pourrait donc être plus de deux fois supérieur au montant actuellement affiché. En outre, la planification financière du DDPS n’a jusqu’ici absolument pas pris en compte ce montant très important. Dès lors, des choix devront être faits, menaçant la pertinence et la cohérence du tout.

De ces considérations en découle une autre : le CG log A semble en partie déconnecté des autres planifications du DDPS, que ce soit celles concernant l’armement, l’immobilier ou encore l’informatique. Or la logistique est une capacité transversale. Il manque au Secrétariat général du DDPS une vision d’ensemble de ses projets et ses interconnexions avec la logistique. Le concept en étant à ses prémices, il n’est pas trop tard pour remédier à cette lacune, mais cela supposera certainement des ajustements.

Le CDF souligne également que les logiciels destinés à la gestion de la logistique de guerre ne sont pas en service et que, malgré les différents essais effectués, il faudra attendre des années pour que des solutions puissent être utilisées.

Enfin, il est mis en avant à de nombreuses reprises que le financement de tout cela, outre qu’il n’a pas été intégré aux planifications globales du DDPS, reste soumis aux impératifs politiques. Rappelons en effet que le Conseil fédéral souhaite augmenter la TVA de 0,5 % durant 12 ans et mettre sur pied un fonds pour l’armement impliquant de l’endettement. Si ce dernier semble acceptable par une majorité au Parlement, la première mesure nécessitera l’accord de la population, ce qui semble très loin d’être acquis actuellement. Et quand bien même, les montants ainsi débloqués pourraient bien ne pas être suffisants pour répondre aux besoins à venir de la BLA.

L’un dans l’autre, l’on peut constater que des réflexions sont menées, mais parfois un peu trop en silo, quant à un parent relativement pauvre des forces armées : la logistique. Moins clinquante ou vendeuse qu’un avion de chasse ou un char de combat, elle est pourtant essentielle à la tenue des opérations de notre armée. Cela dit, et comme le CDF l’avait relevé ce printemps, le DDPS semble mettre en place les outils nécessaires à une gestion réellement globale des différents projets en cours, permettant une meilleure synergie entre eux. Les recommandations de l’organe de gestion fédéral semblant aujourd’hui être mieux écoutées par les cadres du département. Rappelons que Martin Pfister a nommé Robert Scheidegger, justement issu du CDF, pour gérer une nouvelle division du secrétariat général du département appelée « Planification, controlling, digitalisation et sécurité ». Dès lors, l’on peut espérer que les prochains rapports seront de plus en plus positifs. Le DDPS a-t-il de toute manière une autre option que celle de s’améliorer ?

Sources :

Contrôle fédéral des finances, Examen du concept global de logistique de l’armée, 18.05.2026 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/sicherheit_und_umwelt/verteidigung_und_armee/25180/25180be-lba-gesamtkonzeption-armeelogistik.pdf

Communiqué de presse du DDPS, « Le conseiller fédéral Martin Pfister prend des décisions importantes en matière de personnel et renforce la gestion de projets au DDPS », 08.04.2025 : https://www.admin.ch/fr/nsb?id=105590