Vous vous rappelez janvier dernier, moment où les médias du pays, au lieu de parler de trois rapports publiés par le Contrôle fédéral des finances, relativement positifs à l’égard de l’armée, avaient concentré leur critique sur une des rares remarques négatives de ces documents ? Livret de service s’en rappelle, lui.
Eh bien nos chers journalistes ont fait encore mieux ! Alors qu’ils ont été très prompts à relever la dégradation de la situation d’un certain nombre de grands programmes de l’armée en février dernier, à l’occasion de la publication du point de situation semestriel d’Armasuisse, ils n’ont curieusement rien dit à propos du dernier point de situation en date, rendu public le 20 août dernier. Étrange, non ? Mais pourquoi cela ? Eh bien notre hypothèse est que celui-ci étant quelque peu positif, il ne permet pas de taper sur le DDPS, comme il courant, facile et vendeur de le faire habituellement. Les bonnes nouvelles et l’absence d’indignation font manifestement moins de clics que leurs contraires.
Cela étant dit, Armasuisse n’est pas encore sorti de l’auberge avec ses grands projets et l’on ne peut pas non plus parler de gestion irréprochable. La plupart des programmes connaissent une certaine stagnation de leurs perspectives, tandis qu’une poignée voit les siennes s’améliorer. Un seul a sombré dans le rouge entre décembre dernier et juin 2026. Malgré cela, il n’y en a aucun dont la prévision anticipe une dégradation de son horizon au cours du semestre à venir. C’est déjà pas mal, en regard des précédents rapports !

Dans le détail, la Télécommunication de l’armée (TC A), projet touchant l’ensemble de notre outil de défense, passe du rouge au jaune, c’est-à-dire de « pas conforme à la planification » à « temporairement non conforme » laissant potentiellement envisager un retour à des jours meilleurs. Le DDPS précise d’ailleurs que cet objet se situe « en bien meilleure voie » qu’auparavant. Le prochain avion de combat (PAC) et RLE@NDP (système de conduite) connaissent la même évolution, mais sans doute avec des perspectives moins positives à court terme. Dès lors, il semble que toutes les pastilles jaunes ne se valent pas. Le projet de défense sol-air de longue portée (DSA LP) est quant à lui le seul de la liste à avoir vu ses perspectives s’assombrir durant les 6 mois écoulés, notamment du fait des inconnues qui subsistent sur les délais de livraison et les finances.
Il faut toutefois relativiser cette légère amélioration. En effet, le seul projet dont la situation s’est nettement dégradée est précisément l’un des plus stratégiques : la défense sol-air de longue portée. Autrement dit, les indicateurs globaux s’améliorent peut-être, mais la principale difficulté concerne désormais une capacité jugée prioritaire pour la défense du pays. C’est précisément pour cela que le Conseil fédéral a décidé d’acquérir un système complémentaire, malgré le coût et la difficulté technique de l’opération.
Cinq projets rejoignent cette liste :
- Défense sol-air de courte portée (DSA CP)
- Séparer et centraliser l’informatique de l’armée ; mise en œuvre (iTASK-U)
- Plateforme d’artillerie et effecteurs 2026 (Art WPWM 26)
- Système de communication mobile de sécurité (CMS)
- Système d’information intégré de planification et de suivi de la situation (IPLIS)
Chose intéressante, les trois derniers sont d’emblée notés comme « temporairement non conforme à la planification », notre nouveau système d’artillerie pouvant cependant espérer passer prochainement au vert.
Le département explique les retards, surcoûts et autres problèmes du fait de la très forte demande mondiale en armement liée aux conflits en cours (Ukraine, Iran), la perturbation des chaînes logistiques à cause des conflits et tensions commerciales en cours, la petite taille du pays, sa non-appartenance à une alliance militaire ou organisme de sécurité collective et les facilités d’acquisition et livraisons qui vont avec, sa politique de neutralité, son poids géopolitique limité, le manque de spécialistes accompagnants les projets et la difficulté technique des projets en cours, notamment du point de vue informatique.
Afin de pallier ces difficultés internes et externes, Armasuisse explique que le Conseil fédéral a modifié sa planification de l’armement, pour se concentrer sur les moyens antiaériens, logistiques, robotiques et de cyberdéfense. De la même manière, la stratégie en matière de politique d’armement commence à faire sentir ses premiers effets. La surveillance des différents projets a été renforcée, notamment en déléguant des membres du secrétariat général du DDPS auprès des différentes unités concernées. Cela permet de mieux faire remonter les informations et de mettre en place des correctifs de manière plus dynamique. Il y a également le projet Compétences en gestion de projet au sein du DDPS (CC GP DDPS). Il vise à réunir et améliorer le pilotage des projets ainsi que les compétences en gestion de projet à l’échelle du département. Lancé en avril 2026, ce processus a déjà permis de mieux structurer les organes de gouvernance. Le communiqué de presse ne parle pas des nouvelles méthodes de travail utilisées par le Commandement Cyber, ni des compétences que celui-ci amène désormais à bon nombre de niveaux.
Armasuisse annonce d’autres mesures pour le semestre à venir, notamment une base de décision et de mise en œuvre concernant la défense aérienne. En gros, il s’agira de voir ce que la Suisse peut raisonnablement attendre de ses fournisseurs et d’adapter rapidement les projets et les structures en conséquence, en ayant anticipé les différents scénarios au préalable. De nouvelles mesures de la stratégie en matière de politique d’armement seront concrètement réalisées, notamment « concrétiser le principe d’acheter suisse et européen, favoriser l’accès à des formats de coopération européens en matière d’armement, encourager la recherche et le développement et renforcer la base industrielle suisse indispensable à la défense. En outre, il conviendra de mettre en œuvre des mesures destinées à diversifier les fournisseurs et à accroître la résilience des chaînes d’approvisionnement essentielles. » CC GP DDPS continuera de se déployer et ses mesures seront testées et évaluées « sur le terrain » durant une année. Les objectifs des différents projets seront formulés plus précisément et séquencés.
On le voit, tout n’est évidemment pas parfait au sein d’Armasuisse. Cela dit, l’on sent ici un changement d’orientation dans la gestion des grands programmes du département. Si, jusqu’ici, l’on pouvait avoir l’impression que les difficultés ne suscitaient pas forcément de réaction, ou pas de réaction appropriée à l’ampleur des défis à relever, la donne semble avoir changé. Le DDPS communique désormais de manière plus transparente, fixe des caps plus clairs, change la manière de travailler de ses équipes et ne laisse plus de projets en déshérence durant de trop longs mois.
Le changement le plus intéressant ne réside peut-être pas dans le passage de quelques projets du rouge au jaune, mais dans la manière dont le DDPS semble vouloir désormais les gérer. Le département tente progressivement de passer d’une logique de suivi individuel à une véritable gestion de portefeuille. Cette évolution est essentielle : ses problèmes ne proviennent pas uniquement de projets isolés, mais aussi des dépendances entre eux, de la concurrence pour les ressources financières ou humaines et de l’absence passée d’une vision suffisamment globale. Reste une difficulté plus structurelle : le DDPS reconnaît lui-même que les effectifs occupant les postes clés ne sont pas suffisants pour faire face à la complexité croissante des projets. Améliorer les processus est indispensable, mais encore faut-il disposer des spécialistes capables de les faire fonctionner. La réforme de la gouvernance ne suffira donc probablement pas, à elle seule, à régler les difficultés du département.
Il faudra encore du temps et des (importantes) ressources afin de remettre sur les rails tout ce qui doit l’être, mais l’on sent poindre, du moins on l’espère, un début d’amélioration. L’arrivée de Martin Pfister, ainsi que celle d’un certain nombre de hauts cadres, pourrait avoir permis ce changement de cap. L’avenir dira si c’est bien le cas, mais laissons au moins le bénéfice du doute à cette « nouvelle équipe ».
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Projets principaux du DDPS juin 2026 », 20.08.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/projets-principaux-ddps-juin-2026
DDPS, Évaluation des projets les plus importants du DDPS, 30.06.2026 : https://www.vbs.admin.ch/dam/fr/sd-web/iA8aC1ZsWtLT/Gesamtbeurteilung-Top-Projekte-VBS-30.06.2026-f.pdf