Le rythme suivi par l’État fédéral, et l’armée plus particulièrement, est fréquemment l’objet de critiques. Il y a deux semaines encore, la presse rapportait des plaintes issues d’industriels helvètes au sujet du manque de terrain d’essai pour les drones et de la lenteur des procédures d’acquisition du DDPS. Techniquement, des entreprises et autres start-ups suisses pourraient profiter du contexte sécuritaire pour pérenniser des capacités de production sur le territoire national. Dans les faits, ce n’est pas le cas, car les commandes sont passées tardivement et en trop petites quantités, au contraire des pays baltes. Ces petites et relativement pauvres nations disposent, tout comme la Suisse, de solides capacités d’innovation.
Contrairement à la Confédération, les gouvernements des pays baltes ont su les faire fructifier par des commandes nationales. Il faut également relever que les industriels de ces petits États ont bien moins de contraintes à l’exportation que nous. Ainsi, la firme Destinus, fabriquant des drones utilisés en Ukraine a déplacé son siège aux Pays-Bas en 2024, tout en gardant un site de recherche et développement à Payerne. Il en va de même de l’entreprise Auterion, à l’origine d’un logiciel de vol autonome. En ce qui concerne l’accès aux installations militaires, rappelons qu’une motion visant à ouvrir les places d’armes aux firmes liées à la défense vient d’être acceptée par le Conseil national. Il faudra encore que les États se prononcent, puis que le texte déploie ses effets.
Ce constat de lenteur a déjà été dressé par le directeur général de l’office fédéral de l’armement, Armasuisse, Urs Loher lui-même. Mais manifestement, du constat aux mesures concrètes, il y a un pas qui nécessite… du temps.
Le DDPS a ainsi communiqué sur la question des drones et de la robotique le 27 août dernier, dans une sorte de paquet appelé « projet Eiger ». Parmi les annonces du jour figuraient en réalité un certain nombre d’éléments qui avaient déjà été communiqués. Il en va ainsi de la création d’un bataillon de drone à l’horizon 2028, dont il était déjà question dans les lignes directrices en matière de défense publiées en juin dernier. C’était d’ailleurs un des rares éléments repris par la presse, alors que ce document et la nouvelle planification de l’armement comportent passablement d’éléments à même d’être qualifiés de réformes. L’annonce de la création d’un bataillon en 2028 peut être présentée comme une accélération. Elle rappelle néanmoins la temporalité particulière de la machine militaire suisse. Alors que la révolution des drones est observée quotidiennement en Ukraine depuis plusieurs années, et dans le Haut-Karabagh et en Irak/Syrie avant cela, la Suisse a dû attendre l’été 2026 pour prévoir la création d’une unité spécifiquement dédiée à leur emploi. Certes, mettre sur pied une école de recrues et former des cadres ne se fait pas en quelques semaines. Mais dans un domaine où les technologies évoluent parfois en quelques mois, chaque année compte.
On ne sait pas d’où seront tirés les effectifs de cette nouvelle unité dans l’organigramme de l’armée. Une autre unité sera-t-elle transformée ? Ou le DDPS compte-t-il simplement augmenter le nombre d’incorporés, maintenant que les limites supérieures ont tout bonnement été abolies par le législatif ? L’objectif serait ambitieux sachant que les effectifs devraient baisser ces prochaines années. Quoi qu’il en soit, une école de recrues sera mise en place dès 2027 dans l’optique d’alimenter le bataillon en militaires. Comme le DDPS l’avait indiqué en mai dernier, le départ de l’école de recrues de l’été 2026 a déjà compris une formation dédiée au pilotage de drones, afin d’assigner progressivement plusieurs opérateurs à chaque section d’infanterie, plutôt dans un rôle d’observation.
Une démonstration d’utilisation de munitions anti-drones nommées SHATTER4K et fabriquées par Swiss P Defence, anciennement RUAG, a également été faite. Cela dit, c’était le fait de membres des forces spéciales, et avec un drone volant relativement lentement. L’on est donc (très) loin des conditions que l’on retrouve généralement sur le champ de bataille. Cela dit, cette mise en scène montre au moins que le nouveau produit de l’ancienne fabrique fédérale a été testé et pourrait être introduit, au moins en quantité limitée, auprès de certaines troupes. Comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, il est important de montrer à nos miliciens que l’on fait quelque chose, que l’on cherche à évoluer, même si tout n’est pas parfait.
L’exercice de communication du 27 août visait également à rappeler les modifications législatives en cours, afin de mettre en place un cadre clair concernant l’interception des drones dans un contexte de paix. Rappelons que de très nombreux acteurs sont concernés par la question, amenant passablement de flou, tandis que les options à disposition pour neutraliser un drone sont encore peu nombreuses.
Il s’agissait également de présenter la création d’un « un nouveau centre civil et militaire dédié aux drones et à la robotique, constitué d’un pôle technologique et d’un commandement militaire. […] Appelé Centre des systèmes sans équipage du DDPS, il doit rassembler sous un même toit les besoins de la troupe, les compétences technologiques d’armasuisse et les connaissances des hautes écoles, des start-ups et de l’industrie. » Bon, très bien. Mais autant dire que tout cela a un fort goût de déjà-vu. Rappelons en effet que le DDPS peut aujourd’hui compter sur le Centre suisse des drones et de la robotique (CSDR), le Centre de compétences Drones et robotique de la Défense (Cen comp Drones et Robotique), le secteur Innovation Défense au sein de l’État-major de l’armée, la Task force Drone et les Espaces d’innovation du DDPS. Une bonne partie de ces organismes ayant trait de près ou de loin aux drones ou à la robotique se trouvent sous la férule d’Armasuisse Science et technologies (Armasuisse S+T), secondé par RUAG MRO et sa filiale spécialisée Swiss Innovation Forces.
Même si chaque entité a, théoriquement, un cahier des charges bien établi, l’on peut se demander si tout ce beau monde ne se marche pas déjà sur les pieds et si le travail n’est pas fait à double. Un acteur de plus amènera-t-il une plus-value concrète à l’armée ? Rappelons que le CSDR a été fondé en 2017, soit bientôt 10 ans, et qu’il n’a manifestement pas produit de nombreux effets sur le terrain. Faut-il autant de centres et d’organisme pour prendre des drones civils et les modifier quelque peu, ou acheter des drones militaires déjà disponibles sur le marché ? Car ce qui manque à la troupe aujourd’hui, ce n’est pas un groupe de travail supplémentaire, mais des outils afin de pouvoir se former et apprendre à les utiliser comme à s’en prémunir. Au travers de sa communication du 27 août, le DDPS annonce justement vouloir acheter des systèmes en plus petites quantités, sur des cycles plus courts, les tester, conserver ceux qui fonctionnent et les développer ensuite selon les retours de la troupe. C’est évidemment une bonne chose et cela suppose de modifier voire renoncer au modèle traditionnel d’acquisition pour adopter une logique d’expérimentation permanente. Mais l’histoire nous a appris à nous méfier des effets d’annonce. Combien de fois a-t-il été annoncé que l’armée suisse allait renoncer aux « helvétisations » ? Et pourtant les problèmes du drone ADS 15 découlent précisément de cela.
La création d’un centre additionnel ne sera une réussite que s’il permet de supprimer des étapes plutôt que d’en ajouter. Dans un domaine technologique évoluant à une vitesse exceptionnelle, une nouvelle interface bureaucratique peut rapidement devenir un frein. Le véritable indicateur de succès sera donc simple : le temps nécessaire pour faire passer une idée née dans une unité militaire à un équipement réellement utilisable sur le terrain diminuera-t-il ?
En Ukraine, les forces de Moscou ont créé un véritable commandement des drones, avec des effectifs devant théoriquement comprendre 100 000 militaires, soit l’intégralité de l’organigramme de l’armée suisse. Les troupes russes et ukrainiennes modifient leurs équipements sur des laps de temps très courts, en reçoivent en quantité massives et communiquent en permanence avec les industriels afin de transformer les retours d’expérience en modifications concrètes sur les appareils. En outre, l’innovation dans le secteur est très rapide et importante. C’est ainsi que l’on a pu voir un drone naval faire débarquer un drone terrestre, ou un drone terrestre amener plusieurs drones aériens au plus près des lignes ennemies. Sans parler évidemment des capacités d’observation, de frappe, mais aussi de logistique que ces engins amènent désormais aux unités.
Ce qui manque peut-être à l’armée suisse, plutôt qu’une énième structure bureaucratique, c’est la capacité à donner aux bataillons le droit de tester et d’expérimenter par eux-mêmes. Le lieutenant-colonel Mark Gustafson, commandant du Bataillon d’infanterie de montagne 29, ne demande pas autre chose dans les colonnes de l’ASMZ de mai. Il a en effet écrit « Je souhaite disposer de la liberté et de la possibilité de tester en permanence de nouveaux moyens et de nouvelles méthodes, précisément grâce à l’initiative individuelle venant de la base. » C’est que, en effet, nos militaires amènent avec eux de nombreuses compétences acquises dans le domaine civil. Malheureusement, elles restent fréquemment sous-exploitées. « Hein, quoi ? Vous manipulez des circuits imprimés tous les jours et savez utiliser des imprimantes 3D ? Je m’en fiche ! Retournez donc vous occuper du KP ! » Dans le contexte de révolution technologique actuelle, le système de milice, souvent présenté comme un handicap face aux armées professionnelles, pourrait paradoxalement devenir un avantage.
Cette piste n’est évidemment pas nouvelle et de nombreuses armées les ont déjà adoptées en leur sein, mais souvent à des rythmes et des échelles qui ne rejoignent pas l’ampleur des besoins. Le très médiatisé colonel français Michel Goya a lui aussi pu l’observer dans l’Hexagone : « Cela ne va simplement pas assez vite, comme d’habitude par un mélange de rigidité administrative et de manque de ressources, peut-être aussi par la résistance des conservateurs qui ne veulent pas remplacer leurs vieilles habitudes par de nouvelles. En réalité, toutes les énergies devraient se réunir pour réaliser au plus vite la révolution.
Toutes les forces devraient par exemple bénéficier des dérogations du Commandement des opérations spéciales pour l’acquisition des équipements. Chaque brigade devrait bénéficier de ressources propres, avec peut-être des financements directs de la société [civile, ndlr], comme en Ukraine, pour acheter très vite les équipements qu’elle souhaite en s’adressant à qui elle veut (plutôt français quand même), et on devrait ensuite confronter les expérimentations dans le Forum et sur le terrain d’exercice pour décider ensuite ce qui est le mieux pour tous. Cela induirait bien sûr un certain désordre qui déplaît tant à notre administration, mais l’expérience montre que le désordre et le gâchis de temps de paix sont infiniment moins coûteux, surtout en vies humaines, que l’improvisation en temps de guerre. »
Malgré ce constat, l’Armée de Terre française s’est dotée d’une Force d’expertise et d’expérimentation en août dernier. Elle vise justement à accélérer la mise en service de matériel adapté aux besoins de la troupe en permettant directement les essais auprès de celle-ci. Il s’agira également de tester de nouvelles organisations, avant d’implémenter celles-ci dans les unités existantes. Le 17e Groupe d’artillerie dispose quant à lui de la capacité de fabriquer 60 drones FPV (first person view) chaque jour, grâce à des imprimantes 3D. Ces engins ont d’ailleurs été conçus par les militaires de ce groupe. Ce n’est pas le seul à avoir agi comme tel. Le 12e Régiment de Cuirassiers et le 1er Hussards Parachutistes ont tous deux mis au point leur propre engin, dévoilés au début de cette année. Il s’agit respectivement d’un drone FPV filoguidé appelé « TEMARA » et de la « Fronde », munition téléopérée (MTO) antichar pouvant porter deux anciens modèles de grenades à fusil. Enfin, le 1er Régiment d’Infanterie de Marine a élaboré le concept d’escadron de drones de chasse, déclaré opérationnel ce printemps. Petite unité disposant tant de moyens de surveillance que d’attaque, elle peut agir et frapper sur un espace assez étendu, capacité encore renforcée par sa très grande mobilité.
On le voit donc, cette nouvelle manière de fonctionner est non seulement possible, mais aussi souhaitable dans notre armée. Cela permettrait de motiver nos militaires, que ce soit en mettant en valeur leurs compétences ou en introduisant de nouveaux équipements, et d’améliorer plus rapidement nos capacités défensives. Il faut toutefois reconnaître que, sur le papier, le modèle présenté par le DDPS répond précisément à une partie des critiques formulées depuis plusieurs années. L’idée est désormais de créer une boucle courte entre la troupe, les centres technologiques, les hautes écoles et l’industrie, afin que les retours d’expérience puissent déboucher rapidement sur des adaptations concrètes. Le département annonce également vouloir acquérir des systèmes en petites quantités et selon des cycles plus courts, avant de généraliser ceux ayant fait leurs preuves. Reste désormais à savoir si cette philosophie survivra au passage de la communication à la bureaucratie administrative. Car la différence entre le nouveau centre et les structures existantes – qui se targuaient déjà d’avoir cette approche – ne se mesurera pas au nombre de logos présents sur son organigramme, mais au délai séparant l’identification d’un besoin par un soldat de la mise à disposition d’une solution concrète. Cela signifie modifier les mentalités, et il n’est pas sûr que nos officiers les plus âgés, et partant, les plus gradés, soient toujours prêts à cela.
Sources :
DEVAUX, Nina, « Les fabricants de drones critiquent la Confédération », in 24 Heures, 16.08.2026 : https://www.24heures.ch/drones-lindustrie-suisse-menace-de-partir-a-letranger-404400881510
VIVENOT, Emmanuel, « Drones : l’émergence des pays baltes », in Défense & Sécurité Internationale, HS 109, 08-09.2026, pp. 78-80.
MEYER-VACHERAND, Étienne, « La Suisse a vu naître plusieurs entreprises actives dans les drones militaires, mais elles ont quitté le pays », in Le Temps, 28.08.2026 : https://www.letemps.ch/economie/la-suisse-a-vu-naitre-plusieurs-entreprises-actives-dans-les-drones-militaires-mais-elles-ont-quitte-le-pays
Communiqué de presse du DDPS, « Drones, défense contre les drones et robotique : une priorité stratégique définie par le DDPS dans le but de renforcer la capacité de défense », 27.08.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/LRgwMdM0BY1h16XpwrMB4
PAUCHARD, Yan, « La Suisse est attaquée chaque jour » : l’armée accélère sa mue technologique face aux menaces hybrides et aux drones », Le Temps, 27.08.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/la-suisse-est-attaquee-chaque-jour-l-armee-accelere-sa-mue-technologique-face-aux-menaces-hybrides-et-aux-drones
MACCABEZ, Michael, « L’armée suisse se dote d’une école de recrues et d’un bataillon de drones » in RTS Info, 27.08.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/armee-suisse-un-bataillon-et-une-ecole-de-recrues-de-drones-29339493.html
WOLF, Fabrice, « La Russie transforme ses armées plus vite que l’OTAN », in Méta-défense, 26.08.2026 : https://meta-defense.fr/2026/08/26/russie-forces-systemes-dronises/
GUSTAFSON, Mark, «Was sich ein Bataillonskommandant für seine Truppe wünscht», in ASMZ, 05/2026, p. 12.
GOYA, Michel, « Quand la machine s’éveillera » in La voie de l’épée, 16.02.2026 : https://lavoiedelepee.blogspot.com/2026/02/quand-la-machine-seveillera.html
LAGNEAU, Laurent, « L’armée de Terre se dote d’une Force d’expertise et d’expérimentation » in OPEX 360, 11.08.2026 : https://www.opex360.com/2026/08/11/larmee-de-terre-se-dote-dune-force-dexpertise-et-dexperimentation/
LAGNEAU, Laurent, « Le 17e Groupe d’artillerie a la capacité de fabriquer 60 drones FPV par jour au plus près du champ de bataille » in OPEX 360, 22.03.2025 : https://www.opex360.com/2025/03/22/le-17e-groupe-dartillerie-a-la-capacite-de-fabriquer-60-drones-fpv-par-jour-au-plus-pres-du-champ-de-bataille/
LAGNEAU, Laurent, « Le 12e Régiment de Cuirassiers a mis au point sa propre munition rôdeuse filoguidée » in OPEX 360, 17.01.2026 : https://www.opex360.com/2026/01/17/le-12e-regiment-de-cuirassiers-a-mis-au-point-sa-propre-munition-rodeuse-filoguidee/
LAGNEAU, Laurent, « Mise au point par le 1er Hussards Parachutistes, la munition rôdeuse Fronde 2.0 vient de passer un cap » in OPEX 360, 18.01.2026: https://www.opex360.com/2026/01/18/mise-au-point-par-le-1er-hussards-parachutistes-la-munition-rodeuse-fronde-2-0-vient-de-passer-un-cap/
LAGNEAU, Laurent, « Élaboré par le 1er RIMa, le concept d’escadron de drones de chasse va faire tache d’huile au sein de l’armée de Terre », in OPEX 360, 04.04.2026 : https://www.opex360.com/2026/04/04/elabore-par-le-1er-rima-le-concept-descadron-de-drones-de-chasse-va-faire-tache-dhuile-au-sein-de-larmee-de-terre/