Les effectifs de l’armée sont stables, mais une large baisse est anticipée

Cérémonie de prise de l'étendard du Bataillon d'infanterie 61 en octobre 2026, @Cel comm de l'Inf Bat 61

La question de l’alimentation de l’armée en personnel a été mise sous les feux de la rampe au début de l’été, du fait du (très relatif) durcissement de l’accès au service civil. Celui-ci a finalement été accepté par une courte majorité de 52,5 % de « oui » exprimée dans les urnes le 14 juin dernier. Mais la votation passée, cette problématique n’a pas pour autant disparu. Le DDPS s’est fendu hier d’un petit rapport très intéressant sur la question, comprenant une foule de données chiffrées.

On y apprend ainsi qu’au 1er mars 2025, il y avait 105 997 militaires ayant encore des jours de service à effectuer, tandis que 40 721 faisaient partie de la réserve, pour un total de 146 718. À la même date en 2026, 108 452 incorporés devaient accomplir un ou plusieurs services d’instruction alors que 38 565 n’en avaient plus, ce qui représente en tout 147 017 individus, soit 299 de plus. Pareille information est déjà une petite victoire en soi pour le département. Le haut taux d’aptitude (70 %) ainsi que la croissance démographique permettent ces bons résultats.

À ces totaux peuvent s’ajouter les membres du sport d’élite, de la justice militaire, des détachements d’exploitation cantonaux et les services longs incorporés dans la réserve. Ces différentes catégories de personnel représentent un vivier de près de 11 400 personnes. Elles ne sont cependant pas comptabilisées dans l’effectif théorique ou réel de l’armée. Le premier représente le nombre de personnes « dont l’armée a besoin pour remplir sa mission conformément à son profil de performances et de capacités. » Le second est bien supérieur à ce qui est inscrit dans l’organigramme car notre système de milice implique que la fonction civile supplante parfois la fonction de milice, notamment dans le domaine de la sécurité, des soins, de la logistique, etc. Cela dit, la marge pour l’instruction n’est pas si confortable qu’on pourrait le penser, et les cadres ayant effectué des cours de répétition le savent bien : il manque fréquemment du personnel pour accomplir l’instruction. Car si l’effectif théorique est d’environ 100 500 militaires, celui disponible pour les services d’instruction en formation n’est « que » de 108 452 incorporés. Des manques peuvent donc se faire ressentir ici ou là.

Cette précision faite, les chiffres semblent donc relativement stables depuis le début de la décennie, mais ils devraient largement diminuer en 2028 et 2029, années durant lesquelles deux classes d’âge seront libérées simultanément. En effet, la réforme DEVA avait prévu de faire passer la durée des obligations militaires de 12 à 10 ans. C’est aux fins d’effectuer la transition entre les deux systèmes qu’un nombre important d’incorporés pourront rendre leur uniforme à la fin de la décennie. Les effectifs devraient alors passer sous la barre des 130 000 personnes avant de connaître une lente remontée. Mais il s’agit d’une projection qui n’a rien d’une fatalité. Elle repose sur le maintien du cadre légal actuel et des comportements observés ces dernières années. Les éventuelles réformes du système d’obligation de servir pourraient modifier la courbe.

Évidemment, c’est parmi les militaires n’ayant plus de jours de service à accomplir que la baisse se fera ressentir. Si cela n’affectera pas l’instruction, cette réduction diminuera tout de même les capacités de l’armée, celle-ci ne pouvant dès lors plus compter sur une réserve aussi importante. C’est donc sa capacité à durer qui sera entamée, au moment où divers services de renseignements européens alertent de possibles opérations de guerre hybrides et autres tentatives de déstabilisation de l’Europe. Si cela devait s’avérer exact, la période serait donc on ne peut plus mal choisie. L’on peut s’étonner que cette libération n’ait pas été discutée lors de la dernière révision partielle de l’organisation de l’armée, qui a d’ailleurs vu la notion d’effectifs réels maximaux être supprimée.

Le durcissement de l’accès au service civil n’est de loin pas le seul ressort envisagé, même si la réintroduction de l’examen de conscience est également en train d’être analysée, de même qu’une fusion de la Protection civile et du service civil, qui pourrait avoir un impact sur l’attrait de ce dernier. En effet, rappelons que les binationaux franco-suisses devraient à l’avenir être obligés d’effectuer leurs obligations sous nos drapeaux tandis que les militaires libérés pourraient reprendre volontairement du service, possibilité qui n’est pas offerte aujourd’hui. Une option, parfois évoquée dans les sociétés d’officiers, consisterait à relever la durée du service. Le rapport montre en effet que parmi les personnes ayant 30 ans, seules 36 % d’entre elles sont encore incorporées. Il existe ainsi un vivier important parmi les citoyens un peu plus âgés. Mais pareille mesure impliquerait d’augmenter la charge sur ceux qui s’impliquent déjà.

Un autre levier sur lequel jouer est celui de l’intégration des femmes dans l’armée. En 2022, 1 778, soit 1,2 % de l’effectif, portaient l’uniforme, contre 2 703 (1,8 %) aujourd’hui. Le nombre de militaires de sexe féminin sous les drapeaux est ainsi resté faible et connaît une croissance modérée, bien loin de l’objectif de 10 % de femmes dans l’armée d’ici 2030 fixé par Viola Amherd.

Le nombre de celles ayant pris part à la journée d’information a atteint son pic en 2021, avec 1 610 participantes. Puis ce chiffre n’a fait que baisser. En moyenne, la moitié des citoyennes ayant suivi cette journée effectue le recrutement. En définitive, environ un tiers d’entre elles débute une école de recrues. Elles étaient 422 à se voir attribuer une fonction au sein de l’armée l’année dernière, soit… 45 de moins qu’en 2024. Rendre la journée d’information obligatoire pour les femmes, comme le souhaite le Conseil fédéral, pourrait donc créer un apport non négligeable.

Dans le détail, la moitié d’entre elles occupe des fonctions de soutien (aide au commandement, logistique, sanitaire, etc.). Elles ne sont que 21 % affectées aux troupes terrestres et 7 % dans les Forces aériennes. On en trouve 12 (0,4 %) dans les forces spéciales. En revanche, elles sont très nombreuses à se porter volontaires pour devenir cadre. En effet, deux tiers d’entre elles portent des galons.

Il s’agit là aussi d’un élément intéressant, car le rapport se penche également sur la répartition de nos miliciens dans la hiérarchie de l’armée. L’on peut constater que toutes les catégories de grades sont bien pourvues, et certaines largement, telles que les sous-officiers, qui, avec 23 448 membres, atteint 172,6 % de l’objectif. Une seule exception à ce constat : les effectifs des officiers, et surtout ceux d’état-major et les capitaines, comblent tout juste les besoins. D’ailleurs, si l’on regarde du côté des officiers encore soumis au service d’instruction, seuls 85,1 % des besoins sont comblés.

Outre l’alimentation générale en personnel, il faudra donc encourager les officiers subalternes, très nombreux, à poursuivre leur carrière au sein de l’armée, et mettre en place de nouvelles mesures incitatives à cette fin. Et comme dit plus haut, l’augmentation du nombre de femmes au sein de notre outil de défense pourrait également représenter une solution à ce problème particulier, celles-ci se montrant plus motivées que la moyenne pour l’avancement.

Du côté des départs, 7 202 personnes ont intégré le service civil en 2025, ce qui constitue un record. Plus de la moitié de celles-ci y vont avant le début de l’école de recrues. Au total, 3 312 militaires ont rejoint le service civil en 2025, 942 durant leur instruction de base puis 2 370 depuis les formations de l’armée. Il faut ajouter à cela les départs pour causes médicales (2875) et autres motifs (1235). Au total, 2756 citoyens ayant débuté leur formation sous les drapeaux ne la terminent pas (12,5 %). Le total des départs se monte à 4 666 personnes au sein des formations, soit 3,2 % des effectifs, sur une année. Les libérations ordinaires concernent 9 987 individus.

Les différentes mesures votées ou énoncées dans l’article feront peut-être diminuer les départs. Mais, comme déjà dit à de nombreuses reprises, l’armée n’échappera pas à une large réflexion sur la manière dont le service se déroule aujourd’hui. Si l’état-major table sur différentes mesures (école de recrues plus courtes selon les fonctions, cours de répétition « à la journée », ou en deux semaines dans la nouvelle infanterie légère, etc.) afin de rendre les obligations militaires plus facilement conciliable avec la vie privée et professionnelle, la marche du service elle-même doit être repensée, afin que nos jeunes citoyens n’aient plus l’impression de perdre leur temps lorsqu’ils endossent l’uniforme. Ils doivent au contraire se sentir utiles, percevoir le sens de leur mission, voire y trouver un intérêt personnel. Pour ce faire, un long chemin doit encore être parcouru.

Sources :

Communiqué du DDPS, « Effectifs de l’armée : stables en 2026, en recul d’ici 2030 », 06.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/TJk4QYGofEV-

DDPS, Armeeauszählung 2026, 06.10.2026 : https://cms.news.admin.ch/fileservice/sdweb-docs-prod-nsbcch-files/files/2026/10/06/25ea4811-aa22-4d6a-a7f2-da8610fc2218.pdf

Communiqué du DDPS, « Effectifs de l’armée 2025 : le défi des départs anticipés » 13.11.2025 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/xuwUeOIz_xaTbi1NC9840

DDPS, Motivations et obstacles des femmes à effectuer leur service militaire – Résultats principaux de l’étude (2023/2025), 03.07.2025 : https://www.vtg.admin.ch/dam/fr/sd-web/-1KtnZKR7Mxp/MHF_Kurzfassung_final_fr.pdf