Le Message sur l’armée 2026 est un gros morceau qui prévoit des investissements pour un montant atteignant 3,4 milliards de francs. Le Programme d’armement (PA – partie I et partie II) prévoit de financer la défense anti-aérienne, la guerre électronique et l’achat d’un nouveau pistolet pour 2,4 milliards de francs. Le programme immobilier (PI) vise à investir 562 millions de francs, dont 242 pour 6 objets précis et 320 pour les « autres projets ». Enfin, l’arrêté fédéral sur l’acquisition de l’avion de combat F-35A demande un crédit complémentaire de 394 millions pour financer l’inflation dans ce dossier.
La chambre des cantons s’est prononcée favorablement sur ces différents objets le 16 juin dernier. La Commission de politique de sécurité du Conseil national s’est quant à elle penchée sur la question lors d’une séance tenue à Berne les 10 et 11 août.
Comme lors de la dernière session, la gauche a tenté de sabrer les crédits destinés à financer les travaux immobiliers visant à permettre l’accueil des F-35, sans succès. En lien avec l’arrivée de l’avion de combat, des propositions ont été faites afin d’augmenter « le crédit destiné à la réduction du bruit des aérodromes militaires, de 30 à 51 millions de francs, voire à 88 millions de francs. » Elles ont également été rejetées. Il se pourrait cependant bien que le DDPS doive tout de même procéder à des travaux complémentaires dans le domaine de la protection contre le bruit, les mesures actuelles dans le domaine étant relativement modestes en Suisse, alors qu’ils ont été relativement lourds au Danemark, en Norvège ou aux Pays-Bas. Il serait surprenant que l’aéronef de Lockheed-Martin soit plus silencieux chez nous qu’à l’étranger…
Toujours concernant notre nouvel avion de combat, les débats ont apparemment été nourris en ce qui concerne le fameux arrêté fédéral sur l’acquisition de l’avion de combat F-35A. Huit conseillers ont tenté de torpiller le texte, considérant que « le crédit additionnel ne résoudra pas les problèmes de fond liés au financement et à l’acquisition du F-35A et qu’il faudrait affecter les ressources disponibles à des domaines où elles permettraient directement d’accroître la sécurité. » D’autres ont tenté l’opération inverse, à savoir commander 36 et non 30 appareils pour 650 millions de francs supplémentaires, proposition refusée par 13 voix contre 10 et une abstention.
En ce qui concerne le PA, différentes idées ont été mises sur la table, mais n’ont pas trouvé de majorité. La gauche a tenté, comme au Conseil des États, de biffer l’acquisition du Pistolet 26, quelque peu controversé, et de réallouer les 50 millions prévus à cet effet à la lutte antidrone. Le seul amendement ayant trouvé grâce aux yeux d’une majorité de la commission est de demander 500 millions de plus afin d’acquérir des munitions supplémentaires. Les conseillers ont estimé que les stocks de l’armée étaient dangereusement bas, et qu’ils ne permettaient que d’assurer l’instruction. Afin d’éviter de se retrouver en bas de la liste des fournisseurs et de faire face à des prix encore plus élevés qu’aujourd’hui, ils ont donc accepté l’idée. L’idée sous-jacente est que disposer d’un certain nombre de systèmes (artillerie, antiaérien, etc.) ne sert à rien s’ils ne disposent pas d’un nombre suffisant de vecteurs.
Rappelons que les commissions de politique de sécurité des deux chambres avaient proposé un crédit d’un milliard de francs portant sur le même objet l’année dernière. Cela avait été refusé par le Parlement. Il semble pour le moins douteux que l’amendement connaisse un sort plus heureux alors qu’il n’est soutenu que par une seule des deux commissions. Cela démontre que les spécialistes parlementaires estiment qu’il existe une lacune dans ce domaine. Cela dit, compte tenu du coût des munitions et des besoins de l’armée suisse, ce montant reste relativement limité.
Cela amène quelques réflexions. La première est qu’il y a une très forte tension à droite. Que faut-il privilégier ? Le frein à l’endettement ou la sécurité du pays ? Pour l’instant, le premier a toujours primé sur le second. Ce dogmatisme pourrait in fine nous coûter très cher. En effet, à chaque fois que l’armée repousse des investissements, cela renchérit inévitablement l’ampleur et donc le coût de ceux-ci, car nos systèmes en service vieillissent rapidement, et la demande internationale ne cesse de se renforcer. Le service de la dette est-il plus cher que ces postes ? Souvenons-nous que nos autorités avaient également rechigné à investir lorsque les taux d’intérêt étaient négatifs, et que la Confédération gagnait dès lors de l’argent lorsqu’elle empruntait sur les marchés. C’est dire si le frein à l’endettement est puissamment ancré dans l’ADN des partis de droite, même si ce principe n’est pas toujours le plus efficient d’un point de vue budgétaire.
Toujours du point de vue financier, il faut rappeler que les Messages sur l’armée constituent des autorisations de dépenser. Or, comme cela a été souligné lors des débats de juin au Conseil des États, celles-ci s’accumulent, alors que le budget de l’armée n’augmente de loin pas aussi rapidement. Le gouvernement pourra-t-il réellement payer les investissements proposés au Parlement ? Et cela d’autant plus que les moyens supplémentaires demandés au travers d’une hausse de 0,5 % de la TVA semblent très loin d’être acquis. Que se passera-t-il si ces augmentations de crédits ne sont pas approuvées ? Ajoutons qu’il ne s’agit pas que d’acquérir plus d’armement, mais de permettre à ceux-ci de conserver leur capacité à opérer dans la durée, ce qui implique des budgets dédiés aux approvisionnements en consommables, en maintenance, etc. Sans cela, les équipements achetés ne peuvent fonctionner que de manière limitée, voire théorique.
Quand bien même l’argent serait disponible, il se passe un moment important entre l’expression de la volonté politique et la mise en œuvre par la troupe. Le Parlement doit donc aussi se demander à quelle vitesse les crédits libérés peuvent raisonnablement se transformer en capacité militaire réelle. C’est dans ce contexte que la récente adhésion de la Suisse à l’Ammunition Support Partnership peut apporter un élément de réponse.
Si les discours semblent évoluer au Palais fédéral, où les avertissements et déclarations volontaristes se multiplient, l’argent reste encore et toujours le nerf de la guerre. Dès lors, force est de constater que les paroles peinent à se concrétiser, faisant peser sur notre armée un risque important de décrochage matériel, technologique et capacitaire.
Sources :
Communiqué de presse de la Commission de politique de sécurité du Conseil national, « La CPS-N recommande d’approuver le message sur l’armée 2026, mais demande des moyens supplémentaires pour les munitions », 11.08.2026 : https://www.parlament.ch/press-releases/Pages/mm-sik-n-2026-08-11.aspx?lang=1036
GEHRIGER, Res « Les F-35, ces avions de chasse qui font trop de bruit » in RTS Info, 17.01.2022 : https://www.rts.ch/info/sciences-tech/12792305-les-f35-ces-avions-de-chasse-qui-font-trop-de-bruit.html
FRIDEZ, Pierre-Alain, F-35 ou l’histoire d’une manipulation, Favre, 2025, pp. 40-60.