Le Conseil des États approuve le Message sur l’armée 2026

Système IRIS-T, © VBS/DDPS - Boris Stoebe (https://www.mediathek.admin.ch/media/image/theme/armeebotschaft-2026-foto/95bc4d47-c572-4950-a68e-5807c0b991d3)

Le 16 juin dernier, la chambre des cantons a débattu du Message sur l’armée 2026 (MA). Pour rappel, celui-ci comprend le Programme d’armement (PA – partie I et partie II), le Programme immobilier (PI) ainsi que l’Arrêté fédéral sur l’acquisition de l’avion de combat F-35A, le tout pour un montant de près de 3,4 milliards de francs, soit 2,4 milliards pour le PA, 562 millions pour le PI et 394 millions pour nos nouveaux aéronefs. Les discussions n’ont guère révélé de surprises, la commission de politique de sécurité s’étant déjà prononcée largement en faveur de tout ce que le Conseil fédéral avait requis.

Nous allons tâcher de relever quelques éléments que nous jugeons pertinents de ces débats, par thématique.

En préambule et certainement pour couper court à certaines attaques et propositions, le porte-parole de la commission (CPS-E), Mathias Zopfi (V, GL), s’est un peu plus longuement penché sur les projets en lien avec le F-35. Outre les infrastructures, qui n’ont suscité aucune contestation, il a précisé qu’il était désormais bien trop tard pour envisager d’arrêter l’acquisition des machines américaines, cela supposant de nouveaux essais et une nouvelle compétition prenant des années, alors que nos F/A-18 ne rajeunissent pas. La question d’une flotte mixte devra peut-être être envisagée par le Conseil fédéral, celui-ci estimant le besoin entre 55 et 70 avions. Mais comme la nouvelle planification de l’armement l’indique, cette question ne devrait pas être sérieusement empoignée avant le mitan des années 2030. Ainsi, la trentaine de F-35 constituera le petit socle de compétences sur lequel les Forces aériennes devront tabler pour la décennie à venir.

Ces précisions n’ont pas empêché la gauche de critiquer le F-35, notamment son coût, sa disponibilité, son optimisation pour la pénétration aérienne et les frappes air-sol, etc. Mme Franciska Roth (PS, SO) a donc proposé que la Suisse prolonge la durée de vie de ses F/A-18, comme l’Espagne, et a souhaité refuser le crédit de 394 millions de francs, ce qui diminuerait encore la taille de notre flotte. Ce n’est évidemment pas arrivé, le Conseil des États approuvant ce crédit complémentaire par 36 voix contre 8. À noter que le texte initial soumis au peuple en 2021 permettait de dépasser les 6 milliards de francs, sous réserve d’inflation. Rappelons toutefois qu’entre juin 2021 et décembre de la même année, la facture du F-35 a connu une bien curieuse inflation de 20% quand les Patriot n’en avaient connu aucune dans le même laps de temps. C’est l’inflation de Schrödinger : elle est à la fois très importante et inexistante. Cela dit, Benedikt Würth (LC, SG) a proposé que les futurs surcoûts liés au renchérissement ne soient validés par le Parlement qu’après exécution du projet, comme le permet la loi sur les finances. Ceci a été accepté par 38 voix contre 3.

Le MA se concentrant sur les menaces aériennes, lourdes et légères, il a été relativement peu contesté par la gauche, car cela correspond plus ou moins aux menaces qu’elle juge crédibles. La conseillère aux États socialiste a tout de même regretté le faible pourcentage de moyens financiers alloués à la lutte contre les drones, soit 2%. Ainsi, une minorité de la commission a proposé d’augmenter le montant initial de 50 millions, pour atteindre 120, en compensation d’une diminution similaire, en biffant l’acquisition des pistolets 26. La CPS-E a souhaité s’en tenir aux montants proposés dans le MA, rigueur budgétaire oblige. Sans parler du principe de ne quasi jamais remettre en question ce qui émane du DDPS.

Il convient de rappeler que les matériels concernés par la lutte contre les drones de petite taille sont évidemment moins gros et coûteux que les systèmes anti-aériens lourds, tandis qu’il faut tout de même du temps pour les intégrer de manière globale dans notre armée. De plus, et comme l’a relevé Werner Salzmann (UDC, BE), la technologie des drones, et donc les moyens de lutter contre ceux-ci, évolue à un rythme tellement important qu’acheter de grosses séries aujourd’hui n’a pas forcément beaucoup d’intérêt militaire. En effet, les équipements acquis risquent d’être rapidement obsolètes. Enfin, la demande étant actuellement forte, passer des commandes massives n’aurait peut-être pas plus d’effets que de procéder par phases, mais nous permettrait au moins de mieux placer le pays sur les listes d’attente des fournisseurs, qui s’allongent à vue d’œil. En revanche, des contrats-cadres pluriannuels, comme cela a été fait pour les drones légers, pourraient constituer une alternative intéressante. Ainsi, la proposition d’allouer 50 millions supplémentaires à la lutte contre les drones légers a été repoussée par 34 voix contre 6 et 4 abstentions.

Le pistolet 26 a également suscité des discussions. C’est encore heureux, vu les questions que le choix du SIG Sauer P320 soulevait ! La CPS-E s’est cachée derrière le fait qu’elle n’était pas experte dans le domaine des armes légères et ne pouvait donc pas décider du modèle à acheter. Certes. Mais ses membres doivent tout de même savoir lire un rapport, et celui portant sur les trois finalistes devant remplacer nos Pist 75 plaçait le modèle finalement sélectionné bon dernier, et de loin, et cela dans pratiquement tous les domaines.

La commission s’est également fiée aux informations selon lesquelles le SIG Sauer P 320 serait moins cher. Mais elle s’était également fiée aux allégations selon lesquelles le F-35 était lui aussi bien moins onéreux que ses concurrents… Or l’on sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Ceux qui s’intéressaient quelque peu à la question le savaient dès le départ, cela dit. En outre, il semble pour le moins curieux que le seul pistolet produit en Suisse – pays aux coûts de travail élevés – soit le moins cher, et d’autant plus qu’il faut procéder à des développements sur l’arme et mettre en place une chaîne de montage complète dans les locaux de SIG à Neuhausen am Rheinfall (SH). L’on ne dit pas que tout ce qui a été dit à la commission est faux, mais celle-ci semble pour le moins crédule, ou devient curieuse seulement après coup. Mais plutôt que d’enquêter sur un potentiel scandale dans deux ans, mieux vaudrait poser quelques questions dérangeantes tout de suite. Après, on n’est pas parlementaire, hein…

Selon nous, le Conseil des États a également failli à sa mission de démontrer en quoi la production de pistolets en Suisse renforce l’indépendance stratégique du pays. La Confédération va-t-elle se retrouver à court de stock d’armes de poing après trois semaines de frappes aériennes… ? Ces pistolets servent-ils réellement à faire face aux menaces les plus probables, comme le présente le PA26 ? Entraîne-t-il réellement une dynamique générale de réindustrialisation militaire de notre pays ?

Toujours d’après nous, c’est le développement et la production nationale de munitions (petit et gros calibre, drones, vecteurs anti-aériens) et de systèmes d’armes complexes (véhicules blindés, systèmes anti-aériens et de commandement, radars, moyens logistiques, etc.) qui permettent à notre pays de moins dépendre de l’étranger et de faire face aux dangers du moment. L’achat d’un nouveau pistolet, surtout si celui-ci est conçu à l’étranger et ne semble finalement guère adapté aux besoins de l’écrasante majorité de la troupe, ne sert pratiquement que de décoration sur l’uniforme de nos officiers. Dans ce cadre, une version modernisée du Pist 75 ferait sensiblement le même effet. Entièrement suisse lui aussi (et même plus que le P320, vu qu’il a été dessiné chez nous), il nous aurait épargné les processus d’évaluation effectués pour la forme et les polémiques. Bien sûr, l’on simplifie un peu, mais pas plus que la majorité du Conseil des États.

Chose amusante, la CPS-E a assuré que le P320 ne pose aucun problème de sécurité, et que les seules lacunes constatées portaient sur des questions « d’ergonomie et de robustesse des composants. » Ah ben on est ravi d’apprendre qu’un pistolet dont les pièces ne sont pas assez solides ne représente pas un problème de sécurité pour ses utilisateurs… Et même si cela signifie qu’il ne va pas exploser dans les mains des militaires, un pistolet cassé est inutilisable. Et comme il s’agit d’une arme d’autodéfense, il s’agit bien d’un problème de sécurité, même s’il est indirect. Mais tout va bien, on vous dit ! D’ailleurs la commission argue que cette arme serait la meilleure « en termes de rapport qualité-prix ». Pas sûr que nos militaires fassent la même appréciation. Espérons que les espoirs que la production suisse résolve les lacunes constatées se concrétisent, et cela au budget annoncé. Ça fait déjà quelques « si »…

Encore une fois, c’est Mme Roth qui a fait état de doutes quant à cette acquisition. Si elle le fait pour des raisons antimilitaristes – elle se serait certainement opposée à l’achat d’un pistolet, quel qu’il soit, et aurait critiqué un choix non-suisse – il est dommage que seule la gauche se lève pour relever des questions qui devraient se poser quelle que soit la couleur politique. De ce fait, elle et son parti rallient à eux beaucoup d’électeurs contre l’armée. La droite ne gagne rien à suivre aveuglément tout ce qui émane du DDPS, surtout pour une acquisition aussi emblématique et peu stratégique d’un point de vue militaire. C’est quoi qu’il en soit par 32 voix contre 8 et 3 abstentions que la proposition de renoncer au Pist 26 a été refusée.

Que l’on soit clair, le sujet est moins le choix du pistolet que la méthode d’acquisition. Quand le Conseil des États se défausse simplement sur les « spécialistes » – et encore, la commission de spécialistes techniques n’a même pas été suivie par Armasuisse – on peut se demander qui contrôle réellement ces spécialistes…

Le programme immobilier n’a quant à lui suscité aucun commentaire et a été adopté à la quasi-unanimité.

Finalement, c’est le thème général des finances qui a suscité quelques commentaires. L’élue soleuroise, toujours elle, a indiqué craindre que la multiplication des autorisations de dépenser n’engorge Armasuisse. En effet, 11 milliards de francs peuvent aujourd’hui être engagés, sans parler des 2,4 milliards du PA 2026 et des hausses de prix qui risquent de toucher certaines acquisitions, en sus des coûts d’entretien des systèmes à venir. Si la critique n’est pas dénuée de sens, elle relève surtout d’une attaque sous-jacente contre une armée jugée trop grosse et… trop financée par la gauche. Paroles intéressantes quand on observe que ce sont les mêmes qui réclament des financements importants pour le renseignement, la cyberdéfense, l’antiaérien, etc. Comme souvent, on brocarde une armée incapable, et on refuse ensuite de lui allouer les moyens nécessaires au comblement de ces lacunes. Si cette stratégie visant à jouer sur les deux tableaux est malhonnête, force est de constater qu’elle rencontre un certain succès auprès de l’opinion publique.

Comme indiqué, les moyens de financer les acquisitions interrogent, et pas seulement à gauche. Ainsi, Pascal Broulis (PLR, VD) alerte sur l’incertitude des coûts des projets retenus, allant ainsi, au moins partiellement, dans le sens de Mme Roth. Pour rappel, nombre d’objets sont assortis d’une réserve pour risque de 30%. Celle-ci a pour but de pallier d’éventuels surcoûts liés à la forte demande ou à certains développements (intégration du radar et du module sur camion blindé Iveco pour le Skynex, par exemple). Par ailleurs, Armasuisse a quelque peu changé sa manière de procéder. En effet, toutes les offres fermes n’étaient pas rentrées au moment de la rédaction du MA, raison pour laquelle les montants sont des estimations. Si cela permet de gagner en rapidité et flexibilité, la manœuvre suppose ainsi de plus grandes inconnues, et, peut-être, des mauvaises surprises. En outre, cela immobilise des crédits qui pourraient être utilisés pour d’autres projets, à moins que, dans le cas où la marge ne serait pas utilisée, le DDPS décide d’acheter des unités supplémentaires, mais cela serait surprenant de sa part et il n’est pas sûr que la loi l’y autorise par ailleurs.

L’un dans l’autre, seuls quelques points ont suscité des réactions au Conseil des États, et ceux-ci étaient d’une portée limitée, notamment d’un point de vue budgétaire. Malgré la question du Pist 26, ce débat montre malgré tout que les propositions du DDPS sont moins combattues que par le passé. Bien entendu, les débats sont souvent de meilleure facture au Conseil des États, mais il semblerait bien que les acquisitions, même « conventionnelles », si elles se rapportent à des menaces jugées crédibles (anti-aérien, guerre électronique, logistique, commandement, espace, renseignement), fassent relativement consensus. C’est une bonne nouvelle pour notre outil de défense.

En revanche, les débats interrogent le rôle même du Parlement. Celui-ci se contente-t-il d’approuver les propositions du DDPS, dans le rôle de simple chambre d’enregistrement, ou exerce-t-il un véritable contrôle sur les choix industriels et capacitaires de l’armée ? Les discussions autour du Pist 26 montrent que cette frontière n’est pas toujours évidente.

En définitive, et plus que les montants votés, la validation du Message sur l’armée 2026 confirme une évolution des priorités de la défense suisse. Les débats ne portent plus principalement sur la pertinence de disposer d’une armée, mais sur la manière de reconstruire des capacités perdues depuis plusieurs décennies. Les divergences subsistent quant aux moyens financiers ou à certains choix industriels, mais le principe d’un réinvestissement dans la défense semble désormais largement admis par une majorité parlementaire. Une pièce importante et supplémentaire au sein d’une réorientation plus large de la politique de sécurité suisse.

Sources :

Conseil fédéral, Message sur l’armée 2026, 20.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/aNOztC0y6hb8/Message_sur_l_armee_2026_avec_arretes_federaux.pdf

Objet 26.025, « Message sur l’armée 2026 », débat au Conseil des États, 16.06.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=71958