Le 14 avril dernier, la Commission de politique de sécurité du Conseil des États (CPS-E) a publié un communiqué de presse après avoir siégé durant deux jours. Ces séances visaient notamment à se prononcer sur le Programme d’armement 2026 (PA26). Pour rappel, celui-ci comprend 2 batteries supplémentaires d’IRIS-T, 8 canons antiaériens semi-mobiles Skynex, des systèmes antidrones, des radars, un premier investissement dans le domaine spatial et quelques équipements de guerre électronique, le tout pour 2,4 milliards de francs.
Dans l’ensemble, ce PA est très bon. Il est ambitieux par son ampleur et adapté aux besoins matériels les plus criants de l’armée. Mais le diable se cache évidemment dans les détails.
En effet, il est aussi question d’acheter une première tranche de 50 000 pistolets SIG Sauer P320 pour 50 millions de francs. Et ce n’est pas peu dire que ces armes n’ont pas brillé lors des essais. Malgré ses innombrables lacunes, quelques cadres de l’armée ont jugé pertinent d’acquérir cette arme. Plus problématique encore est que la CPS-E accepte, par 10 voix contre 1 et 1 abstention, de soutenir ce choix.

Nous n’allons pas revenir sur tout ce que nous avons déjà dit, mais peut-être ajouter quelques éléments, et appuyer sur d’autres. En premier lieu, rappelons que les principaux arguments ayant mené à ce choix sont le prix et la production sur sol national. Nos élus n’ont donc absolument pas réfléchi au rapport qualité-prix, qui est certainement bien moins favorable pour le P320, au vu de ses très mauvaises notes lors des évaluations. Plus encore, l’on voit mal en quoi une production nationale de pistolets améliorerait l’indépendance stratégique du pays à l’ère des drones et des missiles à bas coût. Rappelons que la Suisse ne produit pas ses propres obus de 155 mm ou que nos troupes n’ont pas encore vu l’ombre d’une munition téléopérée. Mais la priorité est d’acheter un pistolet ayant été jugé inapte à l’utilisation par la milice… En outre, le Parlement a toujours rechigné à soutenir les fonderies helvètes, qui produisent les métaux essentiels à toute fabrication d’arme. Il n’est donc rien de dire que vouloir à tout prix assembler le P320 dans le canton de Schaffhouse n’a guère de cohérence avec le reste de la politique fédérale.
En parlant de politique industrielle, rappelons que l’armée, les politiciens et l’administration fédérale disent à qui veut l’entendre qu’il faut arrêter les « helvétisations », c’est-à-dire les adaptations des matériels étrangers aux spécifications suisses. Et dans le même temps, on sélectionne le P320, sous réserve de modifications structurelles de ce dernier pour permettre de résorber quelques-uns de ses problèmes. Soulignons que ce pistolet existe depuis quelques années déjà et que les ingénieurs de SIG Sauer ont manifestement échoué à corriger ses défauts. Nous espérons évidemment nous tromper mais il semble pour le moins surprenant que la production en Suisse arrive miraculeusement à faire ce que la puissante entreprise d’armement américaine n’a pas réussi.
SIG Sauer AG, à Neuhausen am Rheinfall, semble d’ailleurs extrêmement confiante dans le fait que le Parlement suivra le Conseil fédéral sans broncher, car il semblerait que l’entreprise soit déjà en train de mettre en place la chaîne de montage sur son site. Et si d’aventure les deux chambres se rebiffaient… ? Ou alors est-ce un argument de plus pour lui forcer la main ?
Le plus grave dans ce nouvel épisode est surtout la démonstration que font les élus bourgeois de leur incompréhension des enjeux actuels, de leur désintérêt pour les questions sur lesquelles ils doivent statuer et de l’absence totale de prise en compte de la question de l’opinion publique et militaire dans leurs décisions, pourtant primordiale au pays de la démocratie directe et de l’armée de milice. Pour eux, soutenir l’armée, c’est forcément dire « oui » à tout ce qui émane du département, sans poser de questions, sans remettre quoi que ce soit en cause. Cela n’est absolument pas plus positif pour notre outil de défense que ceux qui le critiquent en permanence. C’est même insidieusement plus dangereux !
L’on pourra aussi s’étonner de l’étrange silence des sociétés d’officiers ou de leur suivisme parfois aveugle, alors même que bon nombre de leurs membres se montrent, comme nous, critiques à l’égard de cette acquisition. Au contraire, le tonitruant Stefan Holenstein, président de la Fédération des sociétés militaires suisses, continue de faire ses déclarations pour le moins outrancières, qui desservent à notre avis plus l’institution qu’autre chose, en tout cas en Romandie. Critiques que nous sommes, l’on pourrait se demander à quoi servent les sociétés d’officiers si elles ne portent pas la voix de leurs adhérents et ne se font pas entendre, si possible de manière pertinente, sur les enjeux qui les touchent directement.
Le reste du PA26 n’a pas été contesté. Proposition a toutefois été faite d’augmenter de 50 millions le crédit de 70 millions visant à financer les moyens de défense contre les minidrones. Celle-ci a également été repoussée, par 10 voix contre deux, notamment pour des questions financières. Le Parlement a déjà démontré qu’il souhait s’en tenir strictement à la planification budgétaire actuelle, même si celle-ci ne permettra pas, en l’état, de remédier aux nombreuses lacunes matérielles de l’armée. Il faut toutefois reconnaître que les investissements proposés en 2026 sont relativement conséquents, notamment en regard des programmes d’armement précédents.
En définitive, les autorités militaires et politiques sont très proches de proposer et d’accepter un programme d’armement exemplaire. Il ne reste plus qu’à faire preuve d’un peu de réflexion et de démontrer un peu de courage.
Sources :
Communiqué de presse de la Commission de politique de sécurité du Conseil des États, « Oui au message sur l’armée 2026 », 14.04.2026 : https://www.parlament.ch/press-releases/Pages/mm-siks-s-2026-04-14.aspx?lang=1036
Conseil fédéral, Message sur l’armée 2026, 20.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/aNOztC0y6hb8/Message_sur_l_armee_2026_avec_arretes_federaux.pdf