Comme dans le reste du monde, la Suisse constate que le rythme des innovations technologiques dans le domaine militaire s’est considérablement accéléré depuis le début de la guerre en Ukraine. Là où certains grands programmes pouvaient parfois nécessiter plusieurs décennies entre l’expression et la mise en service opérationnelle des matériels, il s’agit dorénavant de procéder en quelques mois, voire parfois quelques semaines. Ainsi, propositions et mesures se sont multipliées dernièrement au Parlement comme au DDPS.
Rappelons en premier lieu que le département a multiplié les organisations et les structures ces dernières années : Centre suisse des drones et de la robotique (CSDR) en 2017, filiale de RUAG MRO Holding nommée Swiss Innovation Forces, qui a vu le jour en juin 2022, Centre de compétences Drones et robotique de la Défense (Cen comp Drones et Robotique) en juillet 2023, le secteur Innovation Défense au sein de l’État-major de l’armée, mis en place la même année, Task force Drone, créée en juin 2024, sans parler d’Armasuisse et de sa division Science & Technologie. Le 27 août dernier, le DDPS a également annoncé la mise sur pied d’un Centre des systèmes sans équipage du DDPS visant à associer un pôle technologique et un commandement militaire, afin de rapprocher les besoins de la troupe, la recherche et les essais en conditions réalistes.
Si ces différentes structures ont déjà présenté, entre autres, des premiers exemplaires de munitions téléopérées ou de drones terrestres, les résultats restent globalement échantillonnaires, bien loin des rythmes et volumes que l’on peut observer en Ukraine. Au travers de sa nouvelle stratégie en matière d’acquisition d’armement, le DDPS prévoit de consacrer 2% du budget de l’armée à la recherche et au développement d’ici 2030 et souhaite approfondir sa collaboration avec les écoles polytechniques et autres universités. Un appel à projets a d’ailleurs déjà été lancé. En septembre, il était également question de participer au projet « Fuel Cells for Soldier Systems II » visant à développer des piles à combustible portables pour les engagements militaires, tandis que les terrains de la place d’armes de Thoune pourraient être mis à disposition de partenaires industriels ou actifs dans l’innovation, et notamment dans les domaines des drones, des robots et du cyber. Cela nous montre ainsi que de nombreux projets ont été lancés. Reste encore à voir quels en seront les résultats.
Au Parlement, le Conseiller national Markus Schnyder (UDC, GL) a proposé d’ouvrir plus amplement les places d’armes aux start-ups actives dans la défense, proposition acceptée en juin dernier. Au même moment était refusée une motion déposée par Isabelle Chappuis (LC, VD). Celle-ci proposait de « mettre en place un programme, sous la conduite d’armasuisse, pour promouvoir l’innovation dans le domaine de la sécurité et de la défense en Suisse. » L’objectif était de soutenir des projets permettant d’espérer des ruptures technologiques. Car, curieusement, si la Suisse est très bien classée en matière d’innovation, celle-ci se concentre dans le secteur civil. Notre culture scientifique n’a pour l’instant que peu intégré la sphère militaire. Ainsi, le capital privé fait parfois défaut, notamment pour des projets dont le risque technologique est élevé et le rendement lointain. Si la chambre du peuple a rejeté le texte, c’est notamment parce que les parlementaires bourgeois ne souhaitaient pas que l’innovation soit en mains d’entités publiques.
Une proposition similaire avait été déposée au Conseil des États par Benedikt Würth (LC, SG). Soutenue par le Conseil fédéral, elle avait été acceptée sans débat. L’autre chambre devait encore se prononcer. C’est ce qu’elle a fait, le 15 septembre dernier.
La Commission de politique de sécurité du Conseil national avait cette fois-ci préavisé positivement, par 17 voix contre 8. Seule la gauche s’y est opposée. Elle a argué, notamment par la voix de Fabian Molina (PS, ZH), que ce n’était pas à l’État de prendre en charge des risques financiers, surtout dans le domaine de l’armement, et que ce texte n’amenait rien de plus à la législation actuelle, donnant en exemple le « Research Program Security » lancé en octobre 2025 par le DDPS et les EPF. Le Conseiller fédéral Martin Pfister a pris la peine de démentir ces affirmations, donnant des exemples emblématiques de programmes soutenus par la DARPA américaine, tels que le GPS ou internet. En outre, il a précisé que son département peut effectivement déjà collaborer avec les hautes écoles, mais pas mettre à disposition de capital-risque.
Et c’est sur ces paroles que le Conseil national a finalement soutenu la motion Würth par 133 voix contre 63, l’UDC ayant manifestement changé d’avis entre juin et septembre, sans toutefois expliquer la raison de ce revirement.
Outre les questions financières, le Conseil fédéral devra dorénavant élaborer les modalités de ce programme : qui choisira les projets et selon quels critères ? Quel sera le degré d’autonomie accordé aux responsables ? Quels risques seront acceptés ? Car, oui, cette politique impliquera aussi que certains investissements ne déboucheront pas sur une avancée concrète ; c’est le lot de ce genre de placement dit « high risk, high reward ».
Il s’agit quoi qu’il en soit d’une excellente nouvelle pour nos organes de sécurité, qui pourront mieux soutenir la recherche et bénéficier plus encore de l’excellence de la scientifiques et ingénieurs suisses. Progressivement, les instances politiques semblent donner à notre outil de défense des moyens concrets d’innover. Il était temps !
Sources :
Objet 25.4629, motion Chappuis, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », 18.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254629
Objet 25.4639, motion Würth, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », 18.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254639
Objet 25.4639, motion Würth, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse, débat au Conseil national, 15.09.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=82323