Le conflit en Ukraine le montre tous les jours : la capacité à innover est tout simplement une question de survie, pour les individus comme pour les États. Sur les champs de bataille à l’Est, les délais sont d’ailleurs incroyablement comprimés entre l’expression des besoins et l’introduction d’équipements sur le terrain, tandis que des adaptations matérielles et logicielles se font sur des cycles se comptant de 2 à 3 semaines. Kiev ou Moscou ne sont plus les seuls à comprimer les cycles d’innovation. Nombre d’États s’adaptent, ou essaient de s’adapter à cette nouvelle donne technologique. Ainsi, nos voisins français ont par exemple adapté leurs hélicoptères Tigre à la lutte antidrone en y intégrant une Liaison 16 en une vingtaine de jours, tandis que le développement d’un missile guidé de 68 mm a été officialisé fin avril. Des essais doivent se tenir en juin et la production doit démarrer l’année prochaine. Il s’agit d’un rythme extrêmement rapide, comparé à ce qui se planifiait il y a quelques mois encore.
Et en Suisse ? Si le directeur d’Armasuisse, Urs Loher, explique depuis quelque temps que la Confédération doit faire plus et plus vite, il n’y a pour l’instant guère d’effets concrets dans nos unités. Un exemple ? Notre armée disposera d’ici juin de 1000 drones de reconnaissance, ce qui est trop peu et trop tard. Le chef de l’armée a indiqué que des drones d’attaque étaient en développement et seraient testés d’ici la fin 2026 ou au début 2027 prochaine. On le voit donc, le rythme helvète est extrêmement lent, et les efforts sont peut-être un peu dispersés.
En effet, il semblerait que les écoles polytechniques et autres haute écoles et universités travaillent sur le développement de technologies militaires, tout comme les sociétés privées, Armasuisse ou l’entreprise publique Swiss Innovation Forces. Même la… Brigade Logistique 1 s’y met !
C’est dans ce contexte de foisonnement d’innovations et d’accélération du tempo que la Conseillère nationale Isabelle Chappuis (LC, VD) et le Conseiller aux États Benedikt Würth (LC, SG) ont déposé une motion, chacun dans leur chambre respective, visant à « mettre en place un programme national d’innovation, sous la direction d’Armasuisse, destiné à promouvoir les technologies de sécurité et de défense. »
Les deux élus expliquent que « l’objectif de tels programmes d’innovation dans le domaine de la sécurité et de la défense est de provoquer des percées technologiques au moyen d’une stratégie « high risk/high reward ». Ils doivent déboucher sur des produits et des services directement applicables, compétitifs, viables sur le marché et évolutifs. Le succès du programme dépend également de son intégration dans l’écosystème national de la recherche et de l’innovation et suppose une collaboration interdisciplinaire entre la recherche, l’économie privée et l’administration. » Ils souhaitent également mettre à contribution l’entreprise étatique Beyond Gravity, finalement restée dans le giron de la Confédération. Ce programme serait dirigé par la branche Science & Technologie d’Armasuisse, ne nécessiterait pas de base légale spécifique et fonctionnerait sur le budget ordinaire de l’armée.
En plénum, le 10 mars dernier, M. Würth a expliqué que de tels programmes existaient, mais qu’ils n’étaient pas forcément systématisés. Il a donné l’exemple suivant : « un cluster de défense textile est actuellement mis en place en collaboration avec le Parc d’innovation Ost, l’Empa (le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche, NDLR), Armasuisse et la Haute école spécialisée de Suisse orientale. L’objectif est de regrouper les forces d’innovation dans les domaines du textile, de la sécurité et de la défense, et surtout de garantir que des recherches prometteuses débouchent sur des produits commercialisables. »
Le Conseil fédéral s’est déclaré favorable à la proposition, qui s’inscrit d’ailleurs tout à fait dans le cadre de la nouvelle stratégie d’acquisition en matière d’armement. Ainsi, la chambre haute a soutenu le texte sans discussion. Le Conseil national doit quant à lui encore se prononcer.
Sources :
RIEUTORD, Dylan, « L’Ukraine, société cyberpunk ? » in Défense & Sécurité Internationale, hors-série N°105, décembre 2025, pp. 12-17.
WOLF, Fabrice, « Avec le micro missile Aculeus LG sur Rafale et Tigre, Thales équilibre le ratio coût/effet face aux drones » in Méta-défense, 28.04.2026 : https://meta-defense.fr/2026/04/28/aculeus-lg-rafale-tigre-fenetre-2-5-km/
BRÄNDLI, Christian, « Der neue Armeechef will bis 2028 die Fähigkeit zur Drohnenabwehr aufbauen » in ASMZ, 03.2026, pp. 5-9.
HUBER, David, « Innovation in der Logistikbrigade 1 : Die Miliz zeigt ihre Stärke » in Schweizer Soldat, 12.02.2026: https://www.schweizer-soldat.ch/2026/02/innovation-der-logistikbrigade-1-die-miliz-zeigt-ihre-st%C3%A4rke.html
Objet 25.4629, motion Chappuis, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », 18.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254629
Objet 25.4639, motion Würth, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », 18.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254639
Objet 25.4639, motion Würth, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse, débat au Conseil des États, 10.03.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=70669