Pendant longtemps, les milieux de la recherche, ainsi que des banques, ont été très frileux à l’idée de soutenir la recherche, le développement (R&D) et le financement dans le domaine de la défense. Tempus fugit, comme disaient nos voisins du sud en toge. Désormais, les instituts bancaires rechignent un peu moins à prêter de l’argent aux entreprises d’armement, tandis que les hautes écoles acceptent désormais de mettre leurs cerveaux au profit de projet ayant trait à la sécurité. En même temps, les EPF sont financés par la Confédération. Bien qu’indépendants, ces organismes peuvent donc être quelque peu influencés par leur bailleuse. Quand bien même, il faut trouver des chercheurs prêts à travailler dans le secteur de la défense.
C’est que les développements technologiques observés sur le champ de bataille sont tellement rapides que le concours de nos ingénieurs et autres scientifiques est devenu indispensable afin de suivre le tempo. Le Conseil fédéral s’en est bien aperçu, raison pour laquelle la nouvelle stratégie en matière d’acquisition d’armement met l’accent, entre autres, sur la R&D et la collaboration avec les milieux académiques. Il est prévu que 2% du budget du DDPS soient à terme consacrés à ce domaine. Cela peut paraître peu, mais nous partons pour ainsi dire de rien du tout. En regard du budget actuel du DDPS, cela représenterait déjà environ 130 millions de francs.
Afin de stimuler les réflexions et la recherche, et de mieux encourager la collaboration entre les milieux civils et militaires, Innosuisse, l’agence fédérale pour l’encouragement à l’innovation, qui compte plus de 600 collaborateurs, et Armasuisse ont lancé le 1er juillet un appel à projets dans le domaine des technologies à double usage. Selon le communiqué de presse, l’objectif est « de renforcer la recherche, le développement et l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense, tout en générant des retombées concrètes pour l’économie et la société civiles. »
L’appel à projets définit trois thématiques, qui s’inscrivent dans le cadre général intitulé « Resilient and Secure Technologies for Defence and Mobility » dans lesquelles les candidats peuvent soumettre leurs idées. Ces derniers disposent ensuite d’une grande liberté d’action pour concevoir leurs produits. Ceux-ci doivent porter sur l’un des trois domaines suivants : les systèmes de navigation et de synchronisation résilients, la photonique au service de la sécurité et des communications, ou les solutions de détection et de lutte contre les drones. Il est indiqué que « Pour être soutenus, les projets devront associer plusieurs institutions de recherche suisses et partenaires industriels actifs en Suisse. » Cela implique donc un ancrage concret dans le paysage économique suisse, gage de sérieux et de potentiel réel sur le marché pour les propositions amenées dans ce cadre. Celles-ci seront départagées en été 2027.
Il s’agit d’une évolution sensible dans la manière de concevoir et acquérir les systèmes au sein de l’armée. En effet, celle-ci a pendant très longtemps acheté essentiellement des équipements développés spécialement pour les militaires. Aujourd’hui, la donne s’est renversée, avec l’arrivée de l’IA, de la robotique, des technologies de l’information et de la communication, de la robotique, etc. En outre, le Confédération se voit « forcée » de collaborer avec les EPF, les PME et les start-ups, elle qui ne peut pas compter sur un grand groupe d’armement comparable à Rheinmetall, Thales ou Leonardo.
Il ne s’agit pas de la seule initiative allant en ce sens. Deux motions récemment traitées au Conseil national concernent également cet aspect. Ainsi, Markus Schnyder (UDC, GL) a demandé « d’encourager l’innovation en matière d’armement en ouvrant aux start-up l’accès aux places d’armes ». Son texte réclame de « modifier les bases légales de sorte que les start-ups et les PME du secteur de l’armement puissent tester leurs systèmes sur les places de tir et les places d’armes suisses, à condition que les règles d’utilisation spécifiques des sites soient respectées, que le fonctionnement normal de l’armée ne soit pas perturbé et que des normes strictes de sécurité et de contrôle soient appliquées. » Le Conseil fédéral a soutenu la proposition, considérant que les terrains d’entraînement de l’armée constituaient souvent les seuls endroits où les entreprises pouvaient tester concrètement et efficacement leurs nouveautés.
La motion a été débattue le 4 juin dernier. M. Schnyder, outre de logiques considérations concernant le renforcement de notre industrie de défense, a également mis en avant le fait que la sécurité ne se résume pas, ou plus, simplement au domaine militaire, mais que ce dernier et le monde civil doivent désormais collaborer étroitement « afin que le pays reste résilient même en période de crise. » M. Fabian Molina, vice-président du parti socialiste et conseiller national zurichois, s’est opposé à ce texte, car la loi permet déjà d’autoriser des civils à utiliser les places d’armes, sous réserve que cela n’entraîne aucune perturbation pour l’armée et moyennant compensation financière. Il a donc argué que le texte n’apportait rien de nouveau, si ce n’est une possible utilisation à bien plaire des installations militaires par le secteur privé. Après que le conseiller fédéral Martin Pfister a répondu que ce n’était pas forcément l’intention du gouvernement, qui souhaite simplement « renforcer la coopération avec les entreprises suisses », le texte a été adopté par 128 voix contre 57 et 4 abstentions.
Le même jour, une autre proposition était discutée. Mme Isabelle Chappuis (LC, VD) demandait au Conseil fédéral de « mettre en place un programme, sous la conduite d’armasuisse, pour promouvoir l’innovation dans le domaine de la sécurité et de la défense en Suisse ». Il s’agissait, toute proportion gardée, de mettre en place un mécanisme similaire à la DARPA américaine, sous l’égide d’Armasuisse Science & Technologie, qui, outre son expertise technique, « connaît les besoins de l’armée et peut intégrer les développements géopolitiques. »
Là aussi, les sept sages appuyaient la motion. Le Conseil national un peu moins. En effet, Markus Schnyder (toujours lui) l’a combattu pour la simple et bonne raison qu’il ne souhaite pas qu’une entreprise publique soit chargée de l’innovation. Selon lui, c’est le secteur privé qui est et doit rester moteur de la R&D en Suisse. L’État ne doit pas se charger de cela, mais uniquement mettre en place les conditions-cadre favorisant celle-ci. On ne touche pas au sacro-saint libéralisme ! En outre, il a expliqué qu’il préfère qu’Armasuisse se concentre sur les missions qui lui incombent déjà avant de lui en attribuer d’autres. Malgré les explications de M. Pfister, selon lesquelles ce mécanisme permettrait de « soutenir de manière ciblée des projets d’innovation présentant un risque technologique et économique élevé, pour autant qu’ils recèlent un potentiel de progrès technologiques significatifs », la proposition a été refusée, par 118 voix contre 72.
On le voit donc, la question de la recherche, des moyens d’encourager celle-ci, son tempo et les acteurs qui doivent la piloter prennent de l’importance, tant auprès des milieux militaires que politiques et civils. Si les propositions traitant ce sujet divergent quant à leur approche et le soutien qu’elles trouvent auprès des élus, force est de constater qu’une prise de conscience, même modeste, s’est opérée. Et en Suisse, il s’agit déjà d’un pas relativement important, puisque les débats se sont jusqu’ici beaucoup focalisés sur la taille de l’armée, ses équipements et sa doctrine.
En revanche, et comme déjà souligné, le DDPS a en son sein de nombreux acteurs qui s’occupent d’innovation, de drones, de recherche, etc. Nous pensons à Armasuisse et ses différentes divisions, qui outre Science & Technologie, comprend le Centre des drones et de la robotique. L’entreprise privée en mains publiques Swiss Innovation Forces fait aussi partie du lot. Ajoutez à cela Innosuisse, les EPF, des PME et des start-ups et le risque de se disperser devient non négligeable. La gouvernance et la coordination de ce foisonnement d’acteurs et d’initiative sera donc important afin d’éviter les doublons et autres gaspillages.
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Innosuisse et armasuisse lancent un appel à projets dans le domaine des technologies à double usage », 30.04.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/xMNk0LL66iDuYIrinwy7m
Objet 25.4064, motion Schnyder, « Encourager l’innovation en matière d’armement en ouvrant aux start-up l’accès aux places d’armes », 22.09.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254064
Objet 25.4064, motion Schnyder, « Encourager l’innovation en matière d’armement en ouvrant aux start-up l’accès aux places d’armes », débat au Conseil national, 04.06.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=71499
Objet 25.4629, motion Chappuis, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », 18.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254629#!
Objet 25.4629, motion Chappuis, « Promotion de l’innovation dans les domaines de la sécurité et de la défense par Armasuisse », débat au Conseil national, 04.06.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=71502