Il y a des nouvelles qui peinent à passer la Sarine. Celle du jour en est une. Mais remontons quelque peu le fil des événements.
En juin 2024, Armasuisse avait préapprouvé le projet RIGI, qui consiste à assembler 4 aéronefs F-35 sur le site de RUAG MRO Holding SA à Emmen, avant de le confirmer en octobre 2025. Il s’agit d’un des volets des affaires compensatoires dans le cadre de l’acquisition du nouvel avion de combat. Le DDPS a fait valoir que cette manœuvre permettrait à la Suisse d’acquérir des compétences en matière de maintenance, autant pour les Forces aériennes helvètes que celles des nations européennes, et de fabrication de structure d’avion, tout en permettant de créer environ 120 emplois, notamment dans le canton de Lucerne et de Vaud (Payerne), ainsi que 100 millions de francs de valeur ajoutée. Que de bien belles choses, en somme.
Depuis lors, des négociations se sont tenues avec Lockheed Martin sur la question, et comme pour la flotte de F-35, le nombre initialement prévu ne sera pas atteint, du fait de la sensible hausse du prix par unité, mais aussi et surtout des importants coûts de la main-d’œuvre helvète. En effet, ce ne seront plus 4 mais 3 exemplaires qui seront montés dans notre pays. L’information avait déjà été publiée en juin dernier, après une enquête de la SRF, mais elle n’avait curieusement pas été relayée de ce côté de la barrière de rösti.
Bien que l’intérêt stratégique du projet RIGI ait été questionné dès le départ, cette diminution entraîne un certain nombre de questions supplémentaires. RUAG peut-elle réellement décrocher des mandats de maintenance auprès des armées de l’air étrangères si ses coûts ne sont pas compétitifs ? Les hypothèses ayant conduit à soutenir l’assemblage de 4 appareils restent-elles valables avec 3 ? Le montage de seulement 3 avions permettra-t-il réellement d’acquérir de l’expérience ? Dans quelle mesure les USA autoriseront-ils la Suisse à effectuer l’entretien des machines d’autres nations ? En résumé, les millions investis par RUAG dans sa chaîne de montage seront-ils amortis ? Ainsi, d’un projet censé augmenter l’autonomie stratégique de la Suisse, RIGI risque au contraire de coûter fort cher à l’armée suisse, l’empêchant d’utiliser ses deniers dans d’autres domaines, où les besoins n’en sont pas moins criants.
Nous en revenons ici aux débats concernant les affaires compensatoires. Celles-ci renchérissent passablement le coût des acquisitions du matériel. Si elles permettent d’obtenir le soutien politique des milieux industriels, de pérenniser voire gagner des emplois et d’acquérir de nouvelles capacités, il reste difficile d’établir un bilan coût/efficacité, et cela surtout en période de quasi-plein emploi comme on en connaît actuellement en Suisse. Le départ à la retraite d’un nombre important de travailleurs devrait d’ailleurs tendre à assécher le marché de l’emploi. Dans ce cadre, le bénéfice des affaires compensatoires dans ce domaine ne semble pas assuré. Rappelons également que le niveau des affaires compensatoires n’a pas été modifié Il a toujours été basé sur un taux de 60 % du montant investi, lequel était initialement de 5 milliards de francs pour 36 avions. Or, nous en sommes aujourd’hui à une trentaine d’aéronefs pour 6 milliards de francs. Cela n’empêche pas le DDPS de se féliciter d’avoir « dépassé les objectifs fixés »…
Cet énième cafouillage vient s’ajouter à une liste déjà trop longue et la presse ne se prive pas de rappeler, à raison par ailleurs, que la Confédération risque de voir double lorsqu’il s’agira de financer la maintenance de ces appareils. La Neue Zürcher Zeitug a ainsi fait ses choux gras samedi de la livraison des premiers F-35 à la Finlande, avions qui ne disposent pas des capacités prévues dans le Block 4, ce que nous expliquons déjà depuis plusieurs mois par ailleurs. Le standard qui nous sera livré ne comportera pas tout ce qui nous avait été initialement promis, sans parler du coût final de celui-ci, et de celui du développement du nouveau moteur qui sera nécessaire afin de produire la puissance électrique dont le Block 4 a besoin. La RTS enfonce le clou aujourd’hui, en faisant intervenir Ralph Thiele sur la question des coûts de la maintenance et de la mise à jour physique et logicielle des machines, sans oublier le fait que les États-Unis se tournent dorénavant vers le théâtre asiatique et risquent de lui donner la priorité, aussi pour ce qui est de la logistique, et donc de la livraison de pièces détachées. Là encore, une problématique que nous soulevons depuis fort longtemps. Ajoutons encore les rapports du GAO (Government Accountability Office, sorte de cour des comptes américaine) qui ne cessent d’indiquer que le taux de disponibilité de l’appareil ne répond absolument pas aux objectifs fixés (52 % de disponibilité alors que l’objectif est de 72 %), tandis que les coûts de la maintenance augmentent.
Bien évidemment, les médias peuvent avoir avantage à entretenir le scandale, qui fait « vendre du papier », voire permet de pousser une certaine vision de l’armée suisse auprès de la population. Cela étant, il serait inopportun de rejeter ces critiques et ces questions d’un revers de main, comme certains ont trop facilement tendance à le faire. Le DDPS est d’ailleurs devenu maître dans le domaine, et devrait même proposer une formation en méthode Coué. En effet, face aux questions de la radio-télévision publique, ses porte-paroles se sont contentés de répondre qu’« il n’y a actuellement aucune raison pour que la Suisse revoie ses prévisions de 2022. » Ah ben oui, c’est pas comme si lesdites prévisions s’étaient déjà montrées largement erronées…
Il semble ainsi que l’on n’a pas fini d’avaler des couleuvres au sujet de notre nouvel avion de combat, tandis que ses opposants continuent de récolter joyeusement des signatures pour leur initiative visant à tirer purement et simplement la prise avec cette acquisition. Mais bon, après tout « c’est le meilleur avion de combat au monde et tous ceux qui osent le critiquer sont membres du GSsA ». Voilà. Pas besoin de réfléchir plus loin. Tout va très bien.
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Montage final d’avions de combat F-35A en Suisse : importance significative en matière de politique de sécurité », 09.10.2025 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/umVZC6TiZYJmGkhseGC-5
MEIER, Dominik, « Schweizer Rüstungskonzern kann weniger F-35 montieren als erhofft », in SRF, 06.06.2026 : https://www.srf.ch/news/schweiz/rueckschlag-fuer-ruag-schweizer-ruestungskonzern-kann-weniger-f-35-montieren-als-erhofft
RAUCH, Raphael, « Ruag assemblera moins de F-35 à Lucerne», in Blick, 12.10.2026 : https://www.blick.ch/fr/suisse/f-35-ruag-nassemblera-que-trois-avions-a-emmen/nn0x594
HUMBEL, Georg, « Finnland muss den F-35 teuer nachrüsten. Auch auf die Schweiz kommen hohe Kosten zu », in Neue Zürcher Zeitug, 10.10.2026 : https://www.nzz.ch/schweiz/kritik-am-kampfjet-f-35-finnland-aergert-sich-ueber-verspaetungen-und-teure-nachbesserungen-beim-us-flieger-ld.10027877
ZALA, Nicola, FURRER, Julien, « En Allemagne, « les coûts d’exploitation du F-35 seront extrêmement élevés », estime un ex-colonel », in RTS Info : 13.10.2026 : https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/f-35-les-couts-d-exploitation-seront-extremement-eleves-29383597.html
Government Accountability Office, « F-35 Sustainment: Actions Needed to Ensure Updated Strategy Improves Persistent Readiness Challenges », 11.06.2026 : https://www.gao.gov/products/gao-26-108113