Système anti-aérien à longue portée : réponses d’ici l’été

Tir d'une batterie Patriot, @RTX (https://www.rtx.com/raytheon/what-we-do/integrated-air-and-missile-defense/global-patriot-solutions)

Depuis les grandes annonces de juin 2021 au sujet du programme Air 2030, le Conseil fédéral a dû avaler quelques couleuvres. Concernant le volet défense sol-air à longue portée (DSA LP), les sept sages ont été informés dès juillet 2025 du retard de la livraison du système Patriot, du fait de la priorité donnée par Washington à l’Ukraine, aux membres de l’OTAN et aux nations du Golfe. Depuis lors, la situation n’a fait que de s’envenimer, notamment avec le conflit en Iran. À tel point que le Conseil fédéral a finalement décidé de suspendre les paiements effectués auprès du programme Foreign Military Sales (FMS) de l’État central américain, ce dont ce dernier s’est allègrement lavé les mains, piochant sur les montants versés pour le programme F-35…

Ces derniers jours, le Tages-Anzeiger puis le DDPS ont fait état de nouveaux éléments, qui ne vont malheureusement toujours pas dans le bon sens. Le retard pour la livraison de ces batteries atteindrait désormais 5 à 7 ans sur le programme initial, tandis que le coût de cette commande pourrait finalement plus que doubler, atteignant 4,6 milliards, contre 2 prévus à l’origine.

Dans ce contexte, le Conseil fédéral a décidé en mars dernier de solliciter d’autres fournisseurs, afin de décider s’il achèterait un autre système anti-aérien, et si oui, quel modèle, dans quelles quantités et avec quel financement. Quatre nations ont été sollicitées afin de fournir des informations : la France, l’Allemagne, Israël et la Corée du Sud. Derrière ces pays se trouvent respectivement le SAMP/T NG d’Eurosam, l’IRIS-T SLX de Diehl Defence, le David’s Sling de Rafael et Raytheon, l’Arrow 2 de Boeing et Israel Aerospace Industries (IAI) et le sud-coréen L-Sam de l’entreprise Hanwha. Un des critères déterminant pour le potentiel choix du gouvernement est qu’il soit produit en Europe, selon la nouvelle stratégie en matière d’acquisition d’armement.

Quelles sont donc les chances de chacun de ces concurrents ? Nous ne sommes évidemment pas dans le secret des Dieux mais tâchons de dresser un rapide tableau des avantages et inconvénients de chacun. Le SAMP/T NG semble relativement bien placé. En effet, il a récemment été acquis par le Danemark, élargissant quelque peu l’assise industrielle d’Eurosam, et a prouvé son efficacité en Ukraine. En revanche, la production relativement limitée des vecteurs pourrait peser sur sa candidature, surtout si les commandes européennes viennent à se multiplier après les annonces de retard de livraison des Patriot, qui touchent toute l’Europe. L’IRIS-T, dont le programme se déroule bien selon les mots du colonel EMG Yves Fournier, chef d’état-major des Forces aériennes, a été commandé à hauteur de 5 batteries en 2025, et 2 supplémentaires devraient l’être au travers du Programme d’armement 2026, avec un lot de munitions additionnelles. Dès lors, miser sur ce système permettrait de simplifier la logistique et l’instruction, pour lesquelles le Département des finances semble s’inquiéter. En revanche, la capacité SLX, pour les hautes couches du ciel, n’entrera en service qu’en 2029. Or le département a aujourd’hui besoin de solutions pour lesquelles le calendrier ne souffre aucun doute.

Les systèmes israéliens jouissent de la large expérience de guerre de Tel-Aviv. En revanche, ils ne sont aujourd’hui pas produits en Europe et, malgré l’attrait que semblent avoir les solutions israéliennes auprès d’Armasuisse, celles-ci seraient politiquement risquées. Enfin, le L-SAM sud-coréen semble selon nous faire figure d’outsider, car il n’est pas produit sur le continent, Séoul étant le seul client, et n’a pas prouvé son efficacité au combat. En revanche, les autorités sud-coréennes se sont montrées très entreprenantes sur le marché de l’armement, engrangeant plusieurs succès en Europe, notamment avec les chars K2 (Pologne), les obusiers K9 (Finlande, Norvège, Espagne, Estonie, Pologne et Roumanie) ou encore les lance-roquettes K239 Chunmoo (Pologne, Estonie, Norvège). Pour cela, le gouvernement sud-coréen combine production sous licence auprès du pays acquéreur et délais de livraison resserrés.

Le DDPS a expliqué hier qu’il devrait recevoir des informations détaillées de ces fournisseurs d’ici la fin de ce mois, et pouvoir décider d’ici cet été de « la suite à donner ». Que se cache-t-il derrière ces termes volontairement flous ? Beaucoup d’options sont aujourd’hui ouvertes. Le Conseiller fédéral Martin Pfister a par exemple déjà évoqué un abandon pur et simple de l’acquisition du système Patriot. Dans ce cas, qu’adviendrait-il des 750 millions déjà versés aux États-Unis ? La question est pour l’instant loin d’être tranchée. Mais le fait que cela soit évoqué publiquement est déjà significatif. Cela prépare-t-il l’opinion publique à une future annonce en ce sens ? La question est permise car Martin Pfister avait déjà usé de la même ficelle concernant la diminution du nombre de F-35.

D’autres commentateurs font l’hypothèse inverse, à savoir que les demandes d’informations à d’autres constructeurs ne visent qu’à gagner du temps, faire monter la pression sur Washington afin d’obtenir des conditions plus fermes et claires, voire à montrer que l’acquisition d’un système complémentaire n’est viable ni financièrement, ni techniquement. Nous ne sommes pas persuadés du bienfondé de cette piste. En effet, les propres besoins des États-Unis et la demande internationale rendent notre marché tout à fait négligeable. Quelle pression économique la Suisse pourrait-elle bien effectuer dans ce cadre ? En outre, demander des informations à des constructeurs sans réelle volonté d’acheter ne semble pas être une stratégie pertinente dans un contexte où les nations sont en concurrence pour être livrées en premier. Le DDPS passerait pour un partenaire peu sérieux et il n’a vraiment pas besoin de pareille image aujourd’hui.

De quelle manière les sept sages trancheront in fine ? Nous ne le savons pas et l’avenir nous dira assez vite ce que valent nos considérations.

Quelles que soient les décisions prises par le Conseil fédéral dans les prochains mois, la Suisse devra se contenter de ce qu’elle possède, c’est-à-dire 96 Stinger et 27 canons anti-aériens 35 mm 63/12. Les premiers IRIS-T ne devraient arriver qu’en 2028, de même que les Skynex, proposés dans le cadre du Programme d’armement 2026. Quelques inconnues doivent encore être levées concernant cette seconde acquisition, selon Yves Fournier toujours. En effet, la Suisse souhaite que chaque camion soit équipé de son propre radar, afin de pouvoir opérer indépendamment des autres unités. L’autre variante serait d’avoir un camion supplémentaire équipé d’un radar transmettant ses informations à plusieurs unités de feu, mais cela limite quelque peu la flexibilité du système. Ainsi, Rheinmetall Air Defence doit encore éclaircir ce point, permettant de connaître le coût à l’unité et donc le nombre de pièces que le DDPS pourra finalement commander. Ces informations devraient être disponibles dans les prochaines semaines selon l’officier général.

Il faut noter que selon le rapport sur l’avenir des Forces aériennes, la DSA CP (courte portée) ne devait être acquise qu’après les années 2030, mais les enseignements de la guerre en Ukraine et les retards de livraison des Patriot ont imposé un changement de calendrier.

Si ces différents systèmes sont acquis, et que la troupe acquiert les compétences de s’en servir, ce qui devrait être effectif au début de la décennie 2030 pour les Skynex et les IRIS-T, restera encore à régler la question des stocks de munitions. Le réassort des obus de 35 mm ne devrait pas poser de problème, étant donné que la fabrique se situe en Suisse et que l’armée utilise déjà ce type de munitions avec ses canons 63/12. Il en va autrement des missiles. Pour l’instant, seuls 70 PAC-2 GEM-T ont été commandés au travers du Programme d’armement 2022 et jusqu’à 72 PAC-3 MSE en 2023 pour le système Patriot. Cela fait très peu. Aucun chiffre n’a été publiquement dévoilé pour les IRIS-T mais on peut parier qu’ils ne sont guère plus élevés. Or les opérations en Ukraine et au Moyen-Orient ont clairement montré que la capacité à durer des moyens antiaériens dépendait fortement du nombre de vecteurs disponibles. Malheureusement, le Parlement a refusé d’octroyer 1 milliard de francs supplémentaire au travers du Programme d’armement 2025 afin d’acheter des munitions en plus. Nous risquons fort de nous retrouver avec de nouveaux équipements, certes efficaces, mais rapidement inutilisables du fait de la faiblesse de nos stocks de missiles.

En attendant, les commentaires vont bon train dans l’opinion publique. La Suisse se serait fait avoir sur toute la ligne par les Américains. C’est très partiellement vrai. Si nous n’avons jamais caché notre scepticisme au sujet de l’avion de combat F-35, le choix du système Patriot était quant à lui logique en 2021. À cette époque, une centaine de batteries étaient en service dans le monde, et son efficacité au combat éprouvée depuis longtemps. Le SAMP/T n’avait quant à lui été acquis que par les pays d’origine, à savoir la France et l’Italie, et Singapour, et jamais été employé dans un conflit. Le fait de passer par le mécanisme FMS était quant à lui une évidence, tant il semblait alors permettre des économies d’échelle. L’on sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas et que les États-Unis disposent grâce à ces contrats d’une très large marge de manœuvre. Mais la Suisse n’est de loin pas la seule à se trouver dans une situation délicate aujourd’hui du fait du Foreign Military Sales.

C’est sans doute face à ce constat que la nouvelle stratégie en matière d’acquisition d’armement a été élaborée. Faire affaire avec nos voisins facilite quelque peu les questions de livraison et permet de négocier avec des puissances moyennes, et donc en meilleure position pour la Suisse. Les garanties de sécurité ou commerciales qu’auraient potentiellement pu fournir les États-Unis ne semblent aujourd’hui plus être qu’un lointain souvenir de toute manière.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS, « Système de défense sol-air de longue portée Patriot : la Suisse examine les options américaines », 13.05.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/Wx5mhQfLSAEzzUoi02ejF

Communiqué de presse du DDPS, « Défense aérienne sol-air à longue portée : le Conseil fédéral examine l’acquisition d’un système supplémentaire », 06.03.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/2blhtByCphEXKAWUAAwtR

Communiqué de presse du DDPS, « Acquisition du système Patriot : blocage des paiements », 01.04.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/519aut_S_ZQBMr3kOwiP3

STÄUBLE, Mario, RHYN, Larissa, « USA wollen doppelt so viel Geld für Patriot-Raketen – über 4 Milliarden » in Tages-Anzeiger, 12.05.2026: https://www.tagesanzeiger.ch/patriot-raketen-usa-wollen-von-schweiz-ueber-4-milliarden-834529694245

VON MATT, Othmar, « Les galères de la défense aérienne suisse résumées en 7 points » in Watson, 04.05.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/international/230564814-7-points-sur-le-fiasco-de-la-defense-aerienne-suisse-et-le-patriot

LAGNEAU, Laurent, « Le Danemark a notifié une commande de systèmes de défense aérienne SAMP/T NG à Thales » in OPEX 360, 21,04.2026 : https://www.opex360.com/2026/04/21/le-danemark-a-notifie-une-commande-de-systemes-de-defense-aerienne-samp-t-ng-a-thales/

KÜMMERLING, Pascal, « Quelles alternatives au retard du Patriot ? » in Avia News, 05.03.2026 : https://www.avianews.ch/post/quelles-alternatives-au-retard-du-patriot

S.A, « La Suisse s’attend à ce que les systèmes Patriot américains lui coûtent deux fois plus cher que prévu » in Le Temps, 13.05.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/la-suisse-s-attend-a-ce-que-les-systemes-patriot-americains-lui-coutent-deux-fois-plus-cher-que-prevu

Communiqué de presse du Groupement défense, « DSA MP : le contrat d’acquisition en coopération pour la défense sol-air de moyenne portée est signé », 22.07.2025 : https://www.vtg.admin.ch/fr/newnsb/ZjsNYPpgoETj

Conseil fédéral, Message sur l’armée 2026, 20.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/aNOztC0y6hb8/Message_sur_l_armee_2026_avec_arretes_federaux.pdf

Communiqué de presse de la Defense Security Cooperation Agency, « Switzerland – Patriot Configuration-3+ Modernized Fire Units and Weapons », 30.09.2020 : https://media.defense.gov/2024/Dec/09/2003604314/-1/-1/0/SWITZERLAND_20-43.PDF

Communiqué de presse de la Defense Security Cooperation Agency, « Switzerland – PATRIOT Advanced Capability (PAC) 3 Missile Segment Enhanced (MSE) Missiles », 15.11.2022 : https://chatgpt.com/c/6a05f2ac-f200-832a-9e02-7f546bdc0718

WOLF, Fabrice, « Le SAMP/T accusé de performances inférieures au Patriot en Ukraine par la presse US » in Méta-défense, 12.03.2025 : https://meta-defense.fr/2025/03/12/samp-t-vs-patriot-en-ukraine/