Le dossier Air 2030 a déjà connu maintes vicissitudes. Après l’augmentation massive des coûts directs et indirects des F-35 et, partant, la réduction du nombre d’avions commandés, les problèmes rencontrés pour l’intégration du système de surveillance aérienne Skyview de Thales et les retards et probables surcoûts des batteries antiaériennes Patriot, voici que la situation vient encore d’empirer au sujet de ces dernières.
En effet, le conflit en Ukraine avait déjà passablement vidé les stocks de missiles nécessaires au fonctionnement des Patriot. C’est d’ailleurs pour cette raison que Washington avait annoncé vouloir privilégier Kiev et ses alliés de l’OTAN au détriment de Berne pour la livraison des systèmes et des vecteurs. Mais avec la guerre contre l’Iran, la demande s’est faite encore plus importante. Dans ce cadre, le gouvernement américain a annoncé le 21 avril dernier qu’il allait retarder les envois à destination des nations européennes. Et cela même pour des partenaires pour lesquels la menace russe semble loin d’être une vue de l’esprit, comme les pays baltes. Il s’agit donc d’un changement politique important, que les Européens semblent avoir compris.
C’est ainsi que les Patriot, devant initialement nous être livrés dès cette année, ne pourraient arriver qu’à partir de 2034. Et encore faudrait-il compter sur l’instruction de la troupe, faisant que notre défense sol-air à longue portée ne pourrait être opérationnelle qu’en 2036 au plus tôt.
Les pincettes sont de mise, car si les États-Unis tiennent tant que cela à renforcer leurs propres stocks, c’est qu’il existe un risque de confrontation en Asie du Sud-Est, notamment au sujet des revendications chinoises à l’encontre de l’île de Taïwan. Pékin renforce sa flotte depuis des décennies déjà et semble aujourd’hui en passe de dépasser les capacités de l’US Navy, au moins localement, entraînant une certaine fébrilité au Pentagone. À noter que si cela devait arriver, la livraison et la maintenance de nos F-35 se trouveraient elles aussi compromises.
Dans ce cadre, l’option d’acheter un système complémentaire devient de plus en plus tangible, voire incontournable, tant les retards concernant leur alter ego américain sont devenus intenables pour nos capacités anti-aériennes. Comme bien souvent dans le cadre du programme Air 2030, le Conseil fédéral semble préparer le terrain avec des annonces préalables, avant d’annoncer des décisions formelles. Martin Pfister avait déjà procédé comme cela au sujet de la réduction de la flotte de F-35, indiquant envisager cette possibilité durant l’été, avant de communiquer la détermination du gouvernement en décembre.
Pour ce qui est de la défense sol-air, le Conseil fédéral a en effet indiqué « examiner l’acquisition d’un système supplémentaire » le 6 mars dernier. Fait assez rare pour être noté, il a également osé prendre des mesures de rétorsion envers les États-Unis en suspendant les paiements pour le Patriot, ce dont Washington s’est allègrement lavé les mains. La Suisse étant passée par le mécanisme Foreign Military Sales (FMS), la Maison blanche peut décider librement vers quelles acquisitions helvétiques l’argent versé est fléché. L’on pourrait ironiser sur le fait que le F-35 nous a même fait perdre notre souveraineté budgétaire, mais on ne le fera pas. Ce n’est pas notre style et on aurait trop peur de froisser certains de nos lecteurs.
Quoi qu’il en soit, la communication du département au sujet de son éventuel choix de remplacement est quelque peu ambiguë. Dans le communiqué du 6 mars, il est indiqué que « le DDPS rendra compte au Conseil fédéral des résultats de l’examen d’ici à l’été 2027. », dans l’optique de proposer une éventuelle acquisition au travers du Programme d’armement 2028, voire un fonds spécial débloqué à cet effet. Mais moins d’un mois plus tard, il est expliqué que « le Conseil fédéral décidera probablement cet été de la suite à donner. » Faut-il comprendre que le choix d’acquérir ou non un système supplémentaire sera pris d’ici l’été, puis que le dossier d’acquisition sera élaboré d’ici l’été prochain ? Ou s’agit-il simplement d’une erreur, ou d’une accélération du tempo ? Il est vrai qu’attendre 2028 pour amener cet objet devant le Parlement peut sembler long, d’autant plus que les premiers retards ont été annoncés dès juillet 2025.
Il s’agira aussi de convaincre l’administration fédérale, car le département des finances doute que le DDPS puisse mettre en œuvre deux systèmes simultanément. Si la gestion des acquisitions par Armasuisse peut en effet pousser à la prudence, rappelons tout de même que ce n’est pas la première fois que l’armée aligne deux équipements complexes en même temps. Pensons en effet aux avions de combat ou aux chars, pour lesquels les doubles flottes, provenant de deux fournisseurs différents, ont longtemps été la règle, justement afin de pallier les défauts de livraisons.
De plus, force est de constater que l’Ukraine y arrive très bien, l’urgence aidant certainement. Mais ce n’est pas le seul pays à procéder comme ainsi. Le Danemark s’est lui aussi lancé dans des acquisitions multiples, ne serait-ce que pour disposer au plus vite des équipements dont il estime avoir besoin, au travers d’un ambitieux plan d’acquisitions se montant à environ 7 milliards d’euros. La multiplication des fournisseurs et la rationalisation des flottes s’effacent aujourd’hui quelque peu tandis que la rapidité de la livraison prend de l’ampleur dans les critères de décision.
Si le Conseil fédéral indique que son choix devrait se porter soit sur un « système européen, soit sur un système extra-européen produit sur le territoire européen », il n’y a en réalité guère de doute quant à l’alternative possible : le SAMP/T-NG franco-italien. En effet, il n’y a aujourd’hui pas d’équipement anti-aérien comparable à celui-ci ou à son homologue américain fabriqué sur notre continent, l’IRIS-T ne disposant pas encore d’une capacité d’interception en haute altitude, et Eurosam a déjà indiqué pouvoir produire rapidement, pour peu que le contrat soit signé dans les meilleurs délais. En effet, l’annonce de la suspension des livraisons de Patriot pourrait bien entraîner une hausse de la demande européenne. Nos sept sages feraient donc bien de se hâter, sous peine de voir encore une fois la Suisse se faire reléguer au bas de la liste des acheteurs.
En attendant, notre pays devra continuer à ne pouvoir compter que sur 96 MANPADS Stinger et 27 canons antiaériens de 35 mm 63/12. Les IRIS-T de moyenne portée dont la commande a été passée en juillet 2025 devraient quant à eux arriver en 2028.
Sources :
WOLF, Fabrice, « Les livraisons d’armes américaines du FMS aux pays européens retardées au pire moment » in Méta-défense, 22.04.2026 : https://meta-defense.fr/2026/04/22/fms-retards-europe-flanc-nord-himars/
VON MATT, Othmar, HAGEN, Léonie, « Ce projet à 2 milliards de l’armée suisse plonge dans l’incertitude », in Watson, 23.04.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/etats-unis/108979703-le-projet-patriot-de-l-armee-suisse-s-enlise
Communiqué de presse du DDPS, « Défense aérienne sol-air à longue portée : le Conseil fédéral examine l’acquisition d’un système supplémentaire », 06.03.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/2blhtByCphEXKAWUAAwtR
Communiqué de presse du DDPS, « Acquisition du système Patriot : blocage des paiements », 01.04.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/519aut_S_ZQBMr3kOwiP3
LAGNEAU, Laurent, « Le Danemark a notifié une commande de systèmes de défense aérienne SAMP/T NG à Thales » in OPEX 360, 21,04.2026 : https://www.opex360.com/2026/04/21/le-danemark-a-notifie-une-commande-de-systemes-de-defense-aerienne-samp-t-ng-a-thales/