Vendredi dernier, Martin Pfister a dévoilé les « lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense ». Si le Conseiller fédéral a précisé lors de la conférence de presse qu’il ne s’agissait pas d’une réforme, les annonces qu’il a faites en ont en tout cas la portée. Celles-ci s’inscrivent dans la stratégie de la Suisse en matière de politique de sécurité publiée en décembre dernier et mise en consultation jusqu’au 31 mars 2026. Nous n’avions malheureusement pas eu le temps de traiter la chose et comptons bien nous rattraper durant l’été.
Quoi qu’il en soit, les décisions prises par le gouvernement représentent un changement relativement important de la conduite de l’armée. On peut certainement y voir la patte de M. Pfister, qui peut enfin influer sur les affaires du département, et non seulement les subir…
Mais quels aspects concernent-elles ? Elles sont principalement de trois ordres : budgétaires, matérielles et organisationnelles. Elles visent à rendre l’armée apte à la défense dans l’environnement de 2026, ce qui « implique d’établir un nouveau concept d’engagement, d’augmenter la capacité d’engagement et la capacité à durer, d’adapter les structures de conduite et de renforcer la collaboration avec des partenaires civils et militaires afin de pouvoir parer aux actions hybrides et les attaques à distance et faire face à un cas de défense. » La menace est citée nommément : la Russie.
Ce n’est évidemment pas le seul acteur menaçant la sécurité du pays, mais celui-ci met actuellement en œuvre tous les moyens possibles et imaginables contre l’Ukraine, mais aussi différentes nations d’Europe, notamment de l’Est. Le Conseil fédéral ne s’attend pas à voir demain des chars russes sur le Rhin, mais constate qu’un conflit hybride mobilisant entre autres sabotages, cyberattaques, espionnage, campagne de propagande/désinformation ou encore frappes aériennes à longue portée pourrait très bien toucher la Confédération, ses entreprises et ses citoyens, si ce n’est déjà le cas par certains aspects.
Dans ce contexte, l’armée suisse n’est, malgré 4 ans de guerre en Ukraine, sans parler des opérations au Moyen-Orient, pas préparée à faire face à un conflit, même hybride. Par exemple, seuls un bataillon de sauvetage et un bataillon de génie sur huit et seuls quatre bataillons d’infanterie sur 17 peuvent être équipés entièrement. En outre, la défense contre avions n’est techniquement pas à même d’écarter les menaces modernes (p. ex. missiles de croisière et missiles balistiques) avec les moyens dont elle dispose. » De plus, ce manque de matériel fait que les unités se le passent d’une à l’autre, au fil des cours de répétition, entraînant une usure plus rapide des équipements. Ce constat avait déjà été fait, à mots couverts, dans le rapport Avenir des forces terrestres, publié en 2019, sans que de grands changements ne surviennent jusqu’ici.
Compte tenu des limitations financières et des dangers les plus probables, le Conseil fédéral a donc annoncé les objectifs suivants : « L’armée devra fournir au plus tard au milieu des années 2030 des prestations permettant d’écarter les menaces liées aux actions hybrides et les menaces à distance et progressivement, à compter de la fin des années 2030, des prestations permettant d’écarter une attaque de grande envergure. »
Comment pallier ces lacunes et atteindre ces objectifs ? Nous nous pencherons sur les aspects budgétaires et matériels prochainement et allons aujourd’hui nous concentrer sur l’organisation de l’armée, qui va être passablement modifiée. Les sept sages ont l’ambition de transformer notre « armée d’instruction » en « armée d’engagement ». Pour ce faire, exit les 4 divisions territoriales. En effet, la structure actuelle revient à multiplier les états-majors et rend donc la conduite des opérations plus complexe. En lieu et place, il y aura trois secteurs d’engagement militaires, nord-est, ouest et sud. Les troupes engagées dans ces secteurs seront alors automatiquement sous le commandement des divisions d’engagement, dont la composition sera ainsi adaptée en fonction de la mission. Si cette mesure permet d’assouplir les organigrammes, d’éviter de modifier ceux-ci selon les types d’engagement et de limiter les lourdeurs administratives, elle aura aussi pour conséquence de brasser les unités en permanence, au risque de saper la cohésion et l’expérience pouvant aujourd’hui exister entre celles-ci, ou au moins entre leurs commandements.
Toujours du point de vue de la simplification structurelle, le nombre d’officiers généraux sera diminué de 25%, tandis que les différents commandements (terrestre, aérien, cyber et support) seront désormais directement placés sous l’autorité du chef de l’armée. Si cela devrait à nouveau permettre un gain d’efficacité (et quelques menues économies), il est probable que cela ne se fera pas sans quelques grincements de dents du côté des hauts cadres. La mesure ne tombe cela dit pas de nulle part. Martin Pfister avait signifié sa volonté de diviser le nombre d’officiers généraux par deux, tandis que ces derniers proposaient une baisse de 15%. L’on peut bien imaginer que le Conseiller fédéral avait fait une « offre » maximale afin d’obtenir ce qu’il souhaitait. Seulement, et comme souvent, il faudra patienter pour que ces différentes mesures soient fonctionnelles. Le DDPS indique en effet que « Les conditions permettant d’adapter l’organisation de l’armée et les structures de conduite jusqu’à l’échelon des corps de troupe seront mises en place d’ici 2029. »

Autre changement de taille : un Commandement drones et robotique sera constitué. Il sera chargé des questions d’instruction de la troupe sur les drones terrestres comme aériens, de l’acquisition de ces machines et de la collaboration avec le milieu civil (universités, hautes écoles) et les industriels. Un bataillon « chargé de l’exploration et de la neutralisation des cibles, par exemple avec des drones intercepteurs de drones d’attaque » verra également le jour en 2028 et ses contours seront précisés d’ici l’automne. Si tout cela est positif, le tempo semble à nouveau relativement lent sur cette question. De plus, il aurait semblé plus pertinent de mettre en place au plus vite une école de pilotes de drones, afin d’intégrer des groupes directement dans chaque bataillon, voire dans les compagnies, comme cela se fait en Ukraine. Cette manière de faire permet de repérer puis de traiter les cibles sur des délais très courts. Cela semble être l’objectif à terme, mais en attendant, nos troupes devront se contenter de quelques drones d’observation.
En ce qui concerne l’alimentation en effectifs de l’armée, rien de bien nouveau, malheureusement. En effet, il est question d’une plus grande flexibilité du service militaire, de permettre aux anciens astreints de reprendre du service et de maximiser plus encore l’aptitude différenciée, concept selon lequel, grossièrement, il n’y a pas besoin d’être champion olympique pour effectuer des missions de cyberdéfense ou des tâches administratives par exemple. Même si cette stratégie fait certainement l’objet de réflexions depuis de longs mois, les résultats du 14 juin dernier impliquent, à notre sens, d’autres mesures portant sur la marche du service elle-même, que les cadres semblent avoir de la peine à modifier, si toutefois ils en ont seulement la volonté. Car celle-ci pèse lourdement sur l’alimentation en effectifs de l’armée.
Dans un domaine approchant, l’instruction, des unités seront régulièrement sélectionnées et effectueront leurs cours de répétition sous le commandement des divisions d’engagement. Afin de rendre l’entraînement plus réaliste par rapport au matériel disponible, les troupes effectueront plus souvent des cours de répétition avec des dotations réduites. Si cette décision fait certainement mal à lire, elle a au moins le mérite d’être cohérente et de ne pas tabler sur la situation souhaitée, mais celle existante. Cette mesure permettra également d’éviter une usure prématurée de l’équipement.
L’immobilier n’a pas été oublié. Le concept de stationnement de l’armée sera révisé. Au travers de la dernière réforme intitulée Développement de l’armée (DEVA), elle a globalement consisté à abandonner certaines casernes et places d’armes (Fribourg ou Moudon, par exemple) pour concentrer troupes et écoles dans des bases existantes, par souci d’économie. Le parc cessera de diminuer. C’est même le contraire qui arrivera : « les objets disponibles inutilisés, qui pourront servir par exemple d’infrastructures logistiques, de combat ou de conduite seront réhabilités. Les anciennes installations seront conservées dans la mesure où elles peuvent être adaptées aux besoins militaires, et où leur réhabilitation pour les réutiliser est viable économiquement. […] Pour les bâtiments à construire, il faut, autant que possible, opter pour des solutions simples, standardisées, comme des constructions modulaires et uniformisées, de manière à favoriser une utilisation plus souple et une exploitation plus efficiente. » L’on s’étonne tout de même qu’il ait fallu autant de temps pour que quelqu’un se dise qu’on pouvait construire les mêmes bâtiments partout…
L’un dans l’autre, notre armée va passablement changer de visage ces prochaines années, sans parler bien sûr des modifications décidées en décembre dernier. Cela dit, opérer toutes ces modifications au moment où les menaces sont annoncées comme les plus élevées, à la charnière de la décennie, peut aussi comporter le risque de voir notre outil de défense surpris en pleine remaniement. Malgré tout, cette réforme qui ne dit pas son nom semble, sur les aspects organisationnels, bienvenue et envoie un message globalement positif. Elle semble porter les ingrédients d’un changement d’approche de notre défense. Mais pour réellement passer d’une armée d’instruction à une armée d’engagement, opérer des changements dans les structures ne suffira pas. Il faudra que les moyens et les méthodes suivent.
C’est justement dans les autres aspects, financiers et matériels, sur lesquels nous reviendrons, que figurent des éléments de réponses. Ceux-ci risquent en revanche d’être plus mal reçus.
Sources :
Communiqué de presse du Groupement défense, « Lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense », 19.06.2026 : https://www.vtg.admin.ch/fr/lignesdirectrices-conseillerfederal-defense
Groupement défense, Lignes directrices du Conseil fédéral en matière de défense, 19.06.2026 : https://www.vtg.admin.ch/dam/fr/sd-web/xUB2Mv22sVTp/80_331_f_Leitlinien_des_Bundesrates_fu%CC%88r_die_Verteidigung.pdf
DDPS, Rapport avenir des Forces terrestres, 05.2019 : https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/56948.pdf
PAUCHARD, Yan, « Moins de haut gradés, plus de drones : le grand virage de l’armée suisse », in Le Temps, 19.06.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/moins-de-hauts-grades-plus-de-drones-le-grand-virage-de-l-armee-suisse?srsltid=AfmBOooZ2fXigTapDzMxZQsjEdmoh5G8uj6LuuN03do_-oWA9CBCtXjY