Après plusieurs années compliquées, ayant mené à la démission de son dirigeant Christian Dussey au début de l’année 2025, soit à peu près en même temps que celles du chef de l’armée et de la conseillère fédérale en charge, le Service de Renseignement de la Confédération (SRC) semble retrouver un peu de sérénité. Son nouveau responsable, Serge Bavaud, devrait pouvoir compter sur une nouvelle loi, sur laquelle nous reviendrons, et peut-être des effectifs supplémentaires.
Mais c’est moins l’état du SRC que son analyse qui a fait parler d’elle ces derniers jours, puisque son rapport de situation, intitulé La sécurité de la Suisse, a été publié ce jeudi 25 juin.
Les amateurs de questions de défense ne seront guère surpris de son contenu. Ce qui détonne plus particulièrement est la franchise avec laquelle les potentiels adversaires de la Suisse sont nommés. La Russie concentre l’attention du SRC, pour de simples raisons géographiques, même si ce n’est pas la seule entité nommée. Moscou mène en effet différentes activités sur le sol suisse qui font peser une menace, au moins indirecte, sur la sécurité de notre pays. Il ne s’agit pas ici d’hypothèses ou d’élucubrations d’officiers nostalgiques de la guerre froide, mais de faits constatés et documentés par notre renseignement. Outre les pressions liées à l’utilisation de la force nucléaire, exercées à plusieurs reprises par des officiels russes à l’égard de nations européennes, la possibilité d’un nouveau conflit de haute intensité en Europe d’ici la fin de la décennie doit être prise en compte.
Plus directement, le Kremlin mobilise différentes capacités sur notre sol. Il s’agit notamment d’opérations de renseignement et d’influence, d’espionnage (industriel), de cyberattaques. La crainte que des sabotages soient effectués, dans le cas où les tensions entre la Russie et l’OTAN venaient encore à s’aggraver, est également soulignée.
La Chine est aussi dans le viseur du SRC. Celle-ci vise à supplanter les États-Unis dans le rôle de première puissance mondiale et use pour cela de sa puissance industrielle et des dépendances que celle-ci a permis de créer en Europe. Comme la Russie, Pékin déploie son réseau et ses agents en Suisse à des fins d’espionnage, dans nos industries, nos hautes écoles et nos institutions.
L’Iran se voit par ailleurs cité, moins pour la menace que cette nation représente pour nous que pour les enseignements que notre pays peut tirer des différentes opérations militaires ayant eu lieu au Moyen-Orient. Les vecteurs aériens à longue portée, drones et missiles, deviennent de plus en plus accessibles et performants. De plus, les crises et conflits survenus dans la région depuis octobre 2023 ont déstabilisé un certain nombre d’États, remodelé des alliances et créé des tensions sur le commerce international. Rien qui n’aille en direction d’un apaisement de cette région déjà si tourmentée.

En creux, apparaît toujours la manière dont les États-Unis se désengagent de l’Europe, laissant aux nations du continent la responsabilité d’assumer elles-mêmes leur sécurité. De plus, la politique de Washington est plus imprévisible qu’il y a quelques années encore, même si elle reste globalement « mondialiste, hégémonique et interventionniste. »
Le SRC garde également un œil sur la menace liée au terrorisme, notamment djihadiste, qui, bien que passé au second plan médiatique, n’en reste pas moins présent. En témoigne l’attaque au couteau commise le 28 mai 2026 à Winterthour. Les conflits au Moyen-Orient persistant, des actions de groupes ou d’individus radicalisés restent possibles. Enfin, l’extrémisme violent, de gauche comme de droite, demeure un sujet d’attention de la part de nos « espions ».
S’il n’y a pas de grande révélation dans ce rapport, celui-ci démontre l’importance de mieux informer la population sur la détérioration de la situation géopolitique, pourquoi pas au travers d’une « Défense spirituelle 2.0 », mais aussi de se préparer correctement afin d’y faire face, notamment en dotant mieux le SRC, qui reste une petite entité en regard de toutes les missions qui lui sont confiées, mais aussi nos moyens de cyberdéfense.
Les lecteurs de ces derniers jours auront sans doute remarqué que les annonces officielles de ces dernières semaines (« réforme Pfister », financement de l’armée, fusion de la Protection civile et du service civil et stratégie de politique de sécurité) témoignent d’une volonté de renforcé les capacités défensives, militaires comme civiles, de la Confédération. Cela semble démontrer une chose : l’ensemble de l’appareil sécuritaire suisse est en train d’abandonner l’hypothèse d’un environnement stratégique stable.
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « La sécurité de la Suisse 2026 » : pas de retour au calme pour la Suisse », 25.06.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/jyRmuld1hBVy
Service de renseignement de la Confédération, « La sécurité de la Suisse 2026 – Rapport de situation du Service de renseignement de la Confédération », 25.06.2026 : https://cms.news.admin.ch/fileservice/sdweb-docs-prod-nsbcch-files/files/2026/06/25/0a828625-3a75-4b22-8651-db7c55cfa4cb.pdf
PAUCHARD, Yan, « Pour la première fois, le renseignement suisse désigne la Russie comme la plus grande menace pour le pays », in Le Temps, 25.06.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/pour-la-premiere-fois-le-renseignement-suisse-designe-la-russie-comme-la-plus-grande-menace-pour-le-pays?srsltid=AfmBOooh1s3M0EIILqNSGRLJkbHlQYlWHRfZEMVVPX9kbcKNYuEj1DSC
CHEVILLOT, Annick, « Serge Bavaud : « Le Service de renseignement de la Confédération a besoin d’une plus grande force de frappe », in Le Temps, 26.02.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/serge-bavaud-le-service-de-renseignement-de-la-confederation-a-besoin-d-une-plus-grande-force-de-frappe?srsltid=AfmBOoqB9_hfmj__1Ros3qG-CGK-qDP4HqIMjSIEVeoEG0v7SvQCSR-E