Au forum sur les drones, le DDPS communique. Sur le terrain, les effets se font attendre

Militaire équipé d'un mini-drone. - © VBS/DDPS - Alex Kühni.

Lundi 19 octobre, votre serviteur dispensait son éminent savoir auprès d’aspirants officiers. Le thème n’était de loin pas les drones et la lutte contre ces engins, mais la discussion a, en coup de vent, abordé le sujet. Pourquoi en coup de vent ? Eh bien pour la simple et bonne raison que l’on ne forme pas nos futurs cadres à utiliser ces aéronefs et à se prémunir d’eux, ou alors de manière très rapide et légère. Peut-être que l’on ne considère pas la chose comme réellement importante dans nos états-majors, malgré les enseignements de la guerre en Ukraine. Peut-être ne maîtrise-t-on pas assez le sujet. Dans tous les cas, cette lacune était criante et nos officiers en devenir semblaient moyennement goûter ces manquements manifestes.

Hasard du calendrier, au même moment se tenait… le Forum sur la sécurité des drones en Suisse 2026. Ça ne s’invente pas. Cet événement était organisé par la Task Forces Drone (qui a manifestement plus de temps pour mettre sur pied des événements avec petits fours que pour fournir des machines à la troupe…) sur la place d’armes de Thoune, et a rassemblé « plus de 300 acteurs issus de la recherche, de l’armée, de l’administration, des autorités, de la politique et de l’industrie de notre pays. »

Le but de ce raout était « d’encourager la collaboration et les échanges dans le domaine des drones suisses, avec pour objectif de traiter des questions communes et d’élaborer des contributions concrètes à la future capacité de défense de la Suisse. » Il était également question de promettre monts et merveilles grâce au nouveau Centre des systèmes sans équipage annoncé en août dernier. Le chefs de l’armée et celui d’Armasuisse, Benedikt Roos et Urs Loher, ont tous deux profité de l’occasion pour prendre la parole. Le premier a estimé que l’on avait suffisamment produit de documents (mais apparemment pas mis sur pied assez de structures) et qu’il était désormais temps de passer à l’action. Il a également affirmé que l’armée devait maintenant mettre les objectifs et les nouvelles méthodes en œuvre. Cela, bien sûr, dépend toutefois de la disponibilité du financement, qui n’est de loin pas assurée. Un oubli, sans doute.

Urs Loher a quant à lui souhaité voir les procédures d’acquisition aller largement plus vite que le rythme aujourd’hui constaté, et cela à toutes les étapes : définition des besoins, essais et évaluations, processus politique, etc. Bien évidemment, les armements lourds continueront à nécessiter des procédures importantes (et si possible bien menées, mais on dit ça totalement au hasard), mais les logiciels et les drones doivent pouvoir être acquis avec beaucoup plus de souplesse qu’actuellement, selon lui. Il a également indiqué que le problème se trouvait dans les esprits. « Nous prenons un drone et cherchons à lui trouver une place dans un organigramme ». Il a souhaité que le raisonnement soit inversé : de quelles structures avons-nous besoin par rapport à ces nouveaux matériels ? En d’autres termes, acheter rapidement quelques drones ne suffit pas si l’armée n’est pas capable d’adapter ses tactiques, de former ses cadres et de modifier les équipements à mesure que les besoins évoluent.

Ces bien belles prises de parole ont été suivies d’ateliers (par pitié sans flipchart et post-it), puis d’une exposition où des représentants de l’industrie ont pu présenter des machines, mais aussi des systèmes afin de lutter contre ces dernières.

Lecteur attentif, vous aurez donc compris que ce forum n’avait pas vocation à livrer immédiatement des drones aux unités. Il devait favoriser les échanges et faire émerger des propositions. Le problème est ailleurs : ces discours ne vaudront quelque chose que si les mesures décidées se traduisent rapidement en instruction, en essais et en équipements disponibles pour la troupe. Car sur le terrain, les matériels sont encore en écrasante majorité ceux qui étaient en service il y a dix, vingt ou même trente ans. On rappelle que l’armée fournit encore et toujours les nouvelles tenues de combat à un rythme extrêmement lent, à tel point que cela est devenu une blague récurrente parmi les conscrits. Et de drones, ne parlons même pas.

Alors, certes, cela est en partie dû au monde politique qui peine à débloquer les crédits nécessaires, mais pas uniquement. Les drones ont cet avantage qu’ils sont relativement peu coûteux. En faire l’acquisition de plusieurs séries ces dernières années n’impliquait ainsi pas forcément une décision politique. Ce sont bien les cadres civils et militaires du DDPS qui ont péché par attentisme. Certes, deux mille appareils sont déjà en service au sein de notre armée selon les déclarations de Benedikt Roos, mais c’est trop peu et trop tard. Dans le même ordre d’idées, une école de recrues spécialisée verra le jour au printemps 2027, suivi par un bataillon de drones en 2028. Ces échéances détonnent avec les discours d’agilité administrative et d’urgence évoqués ci-dessus.

La chose aurait pu aller bien plus rapidement. À notre sens, il n’est même pas forcément question de mettre en service des machines de qualité militaire qui pourraient être plus coûteuses. Dans un premier temps, du matériel civil, distribué à chaque bataillon, voire à chaque section, aurait suffi (et suffirait encore). Il ne répond certes pas à tous les critères d’utilisation sur un champ de bataille moderne, notamment par rapport au brouillage des communications, mais permettrait au moins de montrer à nos troupes comment utiliser ces appareils d’un point de vue tactique et comment s’en prémunir. En somme, les drones civils permettraient déjà d’acquérir les réflexes de base qui manquent encore à l’écrasante majorité de nos unités.

Il pourrait également être intéressant de laisser la milice les modifier, grâce aux compétences variées que l’on y trouve, afin de les rendre plus efficaces et mieux adaptés aux missions, et aussi de laisser infuser cet esprit d’innovation provenant de la base qui réussit si bien à l’armée ukrainienne, et même à notre pays de manière générale. Mais on ne le laisse que trop rarement s’exprimer, malheureusement. Il s’agirait ensuite de permettre à l’innovation venue du terrain de remonter rapidement jusqu’aux responsables capables de la tester, de la valider et de la diffuser. Si cela commence à se faire, le mouvement semble encore une fois très, voire trop timide.

L’utilisation à échelle industrielle de ces petits aéronefs s’est généralisée dès 2023 en Ukraine, après la démonstration déjà faite dans le Haut Karabagh (Arménie) en automne 2020, et il n’est ni compréhensible ni acceptable qu’à fin 2026, certaines unités ou écoles n’aient toujours pas vu la couleur d’un seul drone, et que l’instruction n’ait pas été rapidement adaptée en conséquence. La formation des troupes et des cadres n’a en effet que peu changé, quand on ne laisse pas les unités en quasi-déshérence, comme ce n’est que trop le cas de celles en phase IFO 2 de leur service long. Apparemment, nos conscrits sortent de l’école de recrues tellement bien formés qu’il n’y a nullement besoin de poursuivre l’effort ensuite et ils sont bien mieux utilisés à attendre en caserne…

Il est primordial que les changements interviennent rapidement et à grande échelle dans nos unités. Et il ne suffira pas de le professer pour qu’il advienne réellement. Il s’agit autant d’un besoin tactique et stratégique que d’un besoin en termes d’image et de ressources humaines. Il semble évident qu’une armée paraissant (très) à la traîne et laissant ses militaires dans l’oisiveté ne peut paraître crédible et attractive aux yeux des citoyens. Évident, mais apparemment pas dans les états-majors et les organes dirigeants du DDPS, où l’important semble surtout de se hâter lentement. Dès lors, il s’agira de voir dans quelle mesure le Centre des systèmes sans équipage permettra effectivement de faire remonter rapidement les retours de la troupe vers la recherche et l’industrie, puis de mettre à disposition des unités les solutions développées. Les discours, bien que tardifs, sont prometteurs. Les effets se font encore grandement attendre sur le terrain.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS, « Forum sur la sécurité des drones en Suisse 2026 : un renforcement de l’écosystème suisse des drones », 19.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/-2oUXbw9UUWx

Armasuisse, Task Force Drone, 20.03.2025 : https://www.ar.admin.ch/fr/task-force-drones

JÜRGEN, Zacharias, « Schweizer Drohnenforum : Mehr Tempo, weniger Bürokratie und neue Partnerschaften », in Militär Aktuell, 19.10.2026 : https://militaeraktuell.at/schweizer-drohnenforum-mehr-tempo-buerokratie/

JÜRGEN, Zacharias, « Schweizer Rüstungschef Loher :  „Wir sind entlang der ganzen Kette zu langsam“ », in Militär Aktuell, 19.10.2026 : https://militaeraktuell.at/schweizer-ruestungschef-loher-sind-zu-langsam/