Entre les développements de la robotique, de l’IA et du domaine spatial, les armées doivent investir de très nombreux domaines, parfois coûteux et dont l’évolution est par ailleurs extrêmement rapide. La technologie quantique en est une. De manière extrêmement simplifiée, et parce que nous ne sommes absolument pas des spécialistes de la question, elle permet de mettre en service des ordinateurs ayant des capacités de calcul démultipliées par rapport à nos machines actuelles. L’informatique quantique pourrait par exemple permettre de résoudre certains problèmes aujourd’hui hors de portée des ordinateurs classiques. Cette perspective représente notamment une menace pour plusieurs systèmes cryptographiques actuellement utilisés pour protéger les communications et les données sensibles. Le risque est d’autant plus sérieux que des acteurs malveillants peuvent déjà collecter des données chiffrées pour tenter de les déchiffrer ultérieurement. Pour les informations qui doivent rester confidentielles pendant des décennies, attendre l’apparition d’un ordinateur quantique opérationnel représenterait un problème important.
Les appareils en sont encore au stade du développement et doivent être stabilisés, mais aussi pouvoir être facilement adaptés à des besoins opérationnels. Cela ne devrait toutefois être qu’une question de temps avant que la technologie quantique ne fasse ressentir ses effets sur la société civile comme sur les armées. Ces dernières pourront en effet s’en servir pour (dé)chiffrer les communications et augmenter la portée et l’efficacité de celles-ci, améliorer le cryptage des informations et renforcer la fiabilité des horloges atomiques, gravimètres et magnétomètres quantiques, et des appareils de détection, ou encore permettre la navigation sans GPS.
Face à ces développements à venir, le Conseiller aux États Charles Juillard (LC, JU) a déposé une motion en juin dernier. La chose est assez amusante, compte tenu du fait que celui-ci a partagé à plusieurs reprises des chaînes Facebook… Quoi qu’il en soit, son texte demande que le gouvernement « élaborer, en collaboration avec les cantons, les hautes écoles, les instituts de recherche, les autorités de surveillance sectorielles et le secteur privé, une feuille de route nationale pour la transition de la Suisse vers la cryptographie post-quantique. » L’objectif est de garantir et d’améliorer la protection des données et les communications, notamment les plus sensibles, au travers d’une feuille de route claire. Des travaux de réflexion ont déjà été lancés mais il leur manque une vision globale.
9 points ont été initialement proposés. Ils visent à établir d’ici fin 2027 une stratégie de migration des algorithmes vulnérables vers des algorithmes faisant usage de la cryptographie post-quantique, c’est-à-dire capable de résister eux-mêmes à des attaques menées à l’aide d’ordinateurs quantiques, tout en pouvant fonctionner sur des ordinateurs classiques. De la même manière, l’élu jurassien propose que les usages les plus risqués fassent appel cette technologie dès 2030, et le reste des systèmes sensibles d’ici fin 2035. Il faudrait pour cela qu’une entité responsable soit désignée, et établir des exigences minimales, « intégrer des exigences de préparation à la cryptographie post-quantique dans les marchés publics fédéraux et dans les contrats fournisseurs pour les produits et services numériques, garantir la résilience quantique de la signature électronique et de l’archivage à long terme, assurer la cohérence avec les cadres internationaux applicables, examiner les adaptations légales ou réglementaires nécessaires et prévoir des mesures de soutien proportionnées pour les cantons, les PME, les hautes écoles et les entreprises suisses notamment par des lignes directrices, des modèles d’inventaire, des projets pilotes, des tests d’interopérabilité et la mobilisation des compétences nationales. » Ça en fait, des choses.
Le Conseil fédéral a reconnu la pertinence de la demande mais a proposé de rejeter le dernier point, compte tenu du fait que celui-ci dépassait les responsabilités de la Confédération, notamment en voulant soutenir cantons, hautes écoles et entreprises. Lors des débats en septembre dernier, M. Juillard a suivi les sept sages et a proposé d’accepter sa motion, sans le dernier point. C’est ce qu’a fait le Conseil des États, sans discussion. Il pourra donc être discuté à la chambre du peuple.
Ce dernier point rejoignait une autre motion déposée par le même homme en mars 2024. Celle-ci visait à réviser la loi afin que « la Confédération puisse développer, cofinancer, piloter et superviser une infrastructure numérique souveraine (comprenant un service de cloud et une plateforme d’échange isolée) en partenariat avec les cantons, les instituts de recherche et le secteur privé. » L’élu estimait en effet qu’il ne suffisait pas de disposer d’une stratégie, mais que l’État devait également posséder les moyens physiques de la mettre en œuvre, afin de réduire les dépendances numériques stratégiques et de renforcer la maîtrise des données sensibles, entre autres en permettant de se départir des services proposés par les géants du secteur, tels qu’Amazon, Microsoft ou Google. La motion rejoint et dépasse le projet Swiss Government Cloud (SGC), déjà approuvé par le Parlement en décembre 2024, avec un crédit de 246,9 millions de francs.
Le Conseil fédéral estimait en juin 2024 que la loi en vigueur permettait déjà de remplir les objectifs de la proposition, tandis que d’autres textes en cours d’examen et des travaux en train d’être effectués pouvaient y répondre, et proposait donc de rejeter la motion. La Commission de politique de sécurité du Conseil des États n’a absolument pas suivi le gouvernement, et a proposé d’accepter le texte à l’unanimité. Lors du débat en plénum en mars dernier, Hans Wicki (PLR, NW) s’est fait le porte-parole des sceptiques, que l’on pouvait trouver au PLR et à l’UDC. Ceux-ci s’inquiétaient notamment de la portée potentielle de la proposition et donc de son coût. Mais ces craintes n’ont pas été partagées par une majorité de la chambre, qui a accepté la motion par 31 voix contre 11. Le scénario s’est rejoué le 23 septembre dernier au Conseil national, malgré la prise de parole du Conseiller fédéral en charge, Albert Rösti, prévenant que « Cela [les demandes de la motion, ndlr] nous dépasse en termes de compétences, de financement et de moyens. »
Ces deux motions, qui mettront encore du temps à produire des effets, traduisent une préoccupation commune : éviter que la Suisse ne dépende excessivement de technologies, d’infrastructures ou de fournisseurs qu’elle ne maîtrise pas suffisamment. La souveraineté numérique ne se résume toutefois pas à disposer de serveurs sur son territoire ou à adopter de nouveaux algorithmes. Elle suppose aussi des compétences – que notre pays possède fort heureusement – une stratégie de migration, une gouvernance claire et des moyens financiers à la hauteur des ambitions.
Sources :
AGHULHON, Sophie, GODÉ, Cécile, « Les technologie quantiques au service de la défense : promesses et défis de la transformation » in Défense & Sécurité Internationale, N°185, sept. – oct. 2026, pp. 74-78.
Objet 26.36.28, motion Juillard, « Cybersécurité et souveraineté numérique. Doter la Suisse d’une feuille de route nationale de transition vers la cryptographie post-quantique », 11.06.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20263628
Objet 26.36.28, motion Juillard, « Cybersécurité et souveraineté numérique. Doter la Suisse d’une feuille de route nationale de transition vers la cryptographie post-quantique », débat au Conseil des États, 16.09.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=82341
Objet 24.3209, Motion Juillard, « Construire une infrastructure numérique souveraine en Suisse à l’ère de l’intelligence artificielle », 14.03.2024 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20243209
Objet 24.3209, Motion Juillard, « Construire une infrastructure numérique souveraine en Suisse à l’ère de l’intelligence artificielle », débat au Conseil des États, 19.03.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=71043#votum5
Objet 24.3209, Motion Juillard, « Construire une infrastructure numérique souveraine en Suisse à l’ère de l’intelligence artificielle », débat au Conseil National, 23.09.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/amtliches-bulletin/amtliches-bulletin-die-verhandlungen?SubjectId=82673#votum8
Dépêche de l’ATS, « Le Parlement donne son feu vert au « Swiss Government Cloud » », 16.12.2024 : https://www.parlament.ch/fr/services/news/Pages/2024/20241216174954832194158159026_bsf122.aspx