Comme nous l’avons signalé dernièrement, la campagne pour la réforme de la Loi Fédérale sur le Matériel de Guerre (LFMG) a débuté. Après la conférence de presse du gouvernement est venue celle des opposants. Et ce n’est rien de dire qu’on ne s’est guère embarrassé de nuance, voire d’honnêteté.
En effet, ceux-ci ont démarré sur les chapeaux de roue en déclarant qu’« avec cette nouvelle loi, la Suisse renonce totalement au contrôle de ses exportations d’armes ». C’est bien évidemment faux. La nouvelle loi prévoit de ne plus automatiquement assortir les ventes helvètes à l’étranger d’une clause de non-réexportation. Cela ne signifie pas qu’il n’y en aura pas. Le Conseil fédéral pourra continuer à exiger une déclaration de non-réexportation lorsque des raisons de politique étrangère, de neutralité ou de sécurité le justifieront. De la même manière, les exportations sont assouplies pour 36 pays figurant à l’annexe 2 de l’ordonnance sur le matériel de guerre (OMG), soit nos clients traditionnels jusqu’ici, mais pas pour le reste du monde. On est loin d’un régime dans lequel il n’y aurait absolument plus aucun contrôle.
Les opposants à la nouvelle loi essaient également de mobiliser la mauvaise image qu’ont Donald Trump et, dans une moindre mesure, Javier Milei. Ils oublient là aussi que l’on ne passe pas nos accords avec des personnes, mais bien avec des pays. Donald Trump, 80 ans cette année, terminera son mandat dans 2 ans, s’il ne connaît pas d’ennui de santé d’ici-là. Or il faut des années pour négocier des contrats d’armement puis fabriquer le matériel concerné. L’actuel locataire de la Maison-Blanche ne verra ainsi jamais les conséquences potentielles de la nouvelle loi.
Le coprésident du Parti socialiste, Fabian Molina (ZH) prétend également que la nouvelle loi impliquera que la Suisse sera le seul État d’Europe à ne pas disposer d’une clause de non-réexportation systématique. Ce n’est de loin pas exact. Si le droit des pays d’Europe stipule en théorie que ces clauses sont automatiques, les législations européennes donnent en réalité beaucoup de marge de manœuvre, au travers d’importantes et nombreuses exceptions qui permettent en fait aux gouvernements d’annuler ces dispositions pour les partenaires proches. Ainsi, la Suisse se rapproche plus de la législation de ses voisins qu’elle ne la dépasse, concrètement.
Il est aussi fait état d’une loi « anti-Ukraine », mais le fait de ne pas autoriser des exportations directes vers Kiev ne découle pas de cette législation, mais du droit de la neutralité. Dans les faits, cette loi ne changera rien par rapport à nos pratiques actuelles pour l’Ukraine. L’objectif de la modification est de donner davantage de latitude à la Suisse pour approvisionner ses États partenaires et préserver sa capacité de défense, sans favoriser la Russie ou nuire à Kiev.
En outre, la gauche essaie à nouveau de faire passer cette loi comme un moyen de s’enrichir. Mais ce n’est évidemment pas pour cela que nous la défendons. Une politique d’exportation responsable doit concilier les obligations humanitaires, la neutralité, les intérêts diplomatiques et la capacité du pays à se défendre. En d’autres termes, la Suisse doit pouvoir compter sur une industrie de l’armement aussi importante que possible en cette période troublée, afin de contribuer au mieux à la sécurité du pays. Or, les entreprises, bridées par la loi actuelle, ont plutôt tendance à quitter la Suisse. On rappelle que General Dynamics European Land Systems (GDELS – propriétaire de Mowag) fait actuellement construire des sites de production d’Eagle et Piranha en Allemagne, que Saltech AG a délocalisé sa production de cartouches de 12,7 mm en Hongrie, que Rheinmetall Air Defence (propriétaire d’Oerlikon) a mis en place un site de production en Italie, que le très prometteur développeur de logiciels de pilotage autonome de drones Auterion a fini par s’en aller aux États-Unis, tout comme Destinus, fabricant de drones, qui est parti de Payerne (VD) pour s’installer aux Pays-Bas, tandis que la renommée B&T, qui produit des armes de petit calibre de grande qualité, a également ouvert une filiale en Allemagne. Des exemples déjà trop nombreux.
De plus, si la Confédération veut pouvoir s’approvisionner à l’étranger, que ses partenaires mettent à disposition des capacités de production, elle doit elle-même avoir quelque chose à offrir, dans une sorte de troc sans lequel notre pays est condamné à rester en bas de la liste pour s’équiper. Or nos lecteurs savent bien que les besoins de notre armée sont criants.
Enfin, les auteurs du référendum critiquent le fait que l’on souhaite modifier une loi datant de l’automne 2021, comme s’il ne s’était rien passé depuis… Or, évidemment, la situation géopolitique de l’Europe a fondamentalement changé et la Confédération se doit d’adapter sa législation. Le vote du 27 septembre dernier semble montrer que les citoyens ne souhaitaient pas que la Suisse reste recroquevillée sur elle-même. Cela passe aussi par notre industrie de l’armement. Celle-ci est aujourd’hui boudée par des partenaires importants tels que l’Allemagne et les Pays-Bas, qui ne nous voient plus comme des partenaires fiables dans le domaine. Nous devons le redevenir afin de contribuer à notre propre sécurité, et, partant, celle de nos voisins.
L’un dans l’autre, l’on peut tout de même se demander où se trouve l’immoralité : se trouve-t-elle là où l’on ment sciemment pour récolter des voix ? Là où l’on préfère que la Suisse soit totalement dépendante des autres ? Là où notre pays ne contribuerait en rien à sa propre sureté et à celle du continent ? Car curieusement, ce sont les mêmes qui répètent à longueur d’année que la Suisse n’est pas une île qui considèrent tout à coup que les questions militaires ne concernent jamais notre pays et que les tensions internationales sont l’affaire des autres.
De notre côté, nous souhaitons que la Suisse assume ses responsabilités ainsi que le prix réel de sa sécurité. La modification de la LFMG constitue l’un des moyens d’y parvenir.
Sources :
S. A. « Les opposants jugent « immorale » la nouvelle loi sur le matériel de guerre », in RTS Info, 12.10.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/exportations-d-armes-la-nouvelle-loi-jugee-immorale-29383265.html
Secrétariat à l’économie, Votation sur la modification de la loi fédérale sur le matériel de guerre : https://www.seco.admin.ch/fr/votation-lfmg
MEYER-VACHERAND, Etienne, « La Suisse a vu naître plusieurs entreprises actives dans les drones militaires, mais elles ont quitté le pays » in Le Temps, 28.08.2026 : https://www.letemps.ch/economie/la-suisse-a-vu-naitre-plusieurs-entreprises-actives-dans-les-drones-militaires-mais-elles-ont-quitte-le-pays