Les résultats de l’étude « Sécurité 2026 » rassurants et… contradictoires

5 des 6 auteurs de l'étude "Sécurité 2026" présentent les résultats de leur travail lors d'une conférence de presse, 26.05.2026, @DDPS (https://www.vbs.admin.ch/fr/etude-securite-2026)

Chaque année depuis 1991, l’Académie militaire de l’EPFZ publie une étude intitulée Sécurité 2026. Celle-ci a pour but d’interroger les Suisses quant à leur vision de la géopolitique mondiale, des questions de sécurité nationale et de leurs aspirations et prédictions sur ces questions. Et ce n’est rien de dire que les chercheurs de l’ACAMIL ne font pas les choses à moitié, puisque ce document ne fait pas moins de… 405 pages ! Nous n’aurons donc pas pour objectif de vous faire une synthèse de l’entier de cette vaste analyse, qui serait soit trop longue, ou alors incomplète. L’on picorera donc parmi les résultats qui nous semblent intéressants. Nos excuses si tous ces chiffres vous assomment !

En premier lieu, le sentiment général de sécurité de la population helvète est haut (82 %), mais en diminution de 4 % par rapport à l’année dernière. De la même manière, seuls 62 % des citoyens se montrent optimistes quant à l’avenir du pays. Ces deux indices connaissent leurs plus bas niveaux depuis 20 ans. L’on observe d’ailleurs un décalage énorme entre la perception de l’avenir de la Confédération et l’évolution de la situation politique mondiale. 13 % des sondés, au nombre de 2089, se montrent optimistes sur ce sujet.

56 % de l’échantillon soutient un renforcement de la collaboration avec l’OTAN et 32 % souhaitent y adhérer purement et simplement, sans que ce dernier taux n’ait évolué par rapport à l’année dernière. Le pourcentage de l’électorat souhaitant que la Suisse compte uniquement sur sa propre défense nationale diminue de 1 %, atteignant 38 %. En revanche, la neutralité semble toujours aussi populaire, 85 % (- 2 %) des sondés souhaitant son maintien. En revanche, la « neutralité différenciée », concept selon lequel « dans des conflits politiques à l’étranger, la Suisse devrait prendre clairement parti pour l’un ou l’autre camp, mais rester neutre lors de conflits militaires » est soutenu par exactement 50 % des citoyens. Et si la neutralité est importante, 59 % de l’électorat pense que la neutralité armée ne peut plus être protégée de façon crédible, indice le plus élevé jamais constaté depuis le début des relevés. C’est dans ce contexte qu’un rapprochement avec l’Union européenne sur les questions de sécurité gagne largement du terrain, 43 % des citoyens l’approuvant (+ 7 %).

La proportion de personnes voyant l’armée comme une nécessité atteint des sommets, avec 83 % (+ 3 %). Chose étonnante, ils sont 89 % à penser que l’armée devrait être très bien instruite et 75 % estimer qu’elle devrait être entièrement équipée. Mais dès que l’on parle d’argent, les visions deviennent plus nuancées. Ainsi 34 % (-3 %) des Suisses estiment que les dépenses consacrées à la défense nationale sont tout à fait adéquates. Et il y en a 32 % (- 2 %) qui pensent que la Confédération dépense trop d’argent pour sa sécurité ! La part de l’échantillon estimant que l’armée devrait être professionnalisée se monte à 31 % et seuls 25 % souhaitent encore l’abrogation de l’obligation de servir. En revanche, ils sont une petite majorité à penser que l’aide au développement contribue plus à la sécurité du pays qu’une armée forte.

Enfin, concernant la volonté de défense, ils sont 78 % à penser que la Suisse devrait se défendre en cas d’attaque. De manière individuelle, les sondés sont à 85 % d’accord de contribuer sans arme à la sécurité du pays en cas d’attaque, dans des domaines comme la logistique, les soins, la fabrication d’équipement militaire, etc. Moins de la moitié d’entre eux (49 %) accepteraient de prendre les armes et 15 % déclarent vouloir quitter le pays si un conflit venait à se déclencher. Mais de toute manière, ces questions ne taraudent guère nos citoyens, seuls 15 % d’entre eux estimant que le pays devrait faire face à une attaque armée au cours des dix prochaines années.

Quelles considérations peut-on avoir face à cette pluie de chiffres ? De très nombreuses, assurément. Pour notre part, nous faisons le constat d’une décorrélation claire entre la situation suisse et la situation à l’étranger. Or ce qui touche le monde affecte évidemment notre nation. La Confédération serait donc un îlot qu’aucune vague n’atteindrait ?

De la même manière, il y a contradiction entre la volonté de rester neutre et celle de ne vouloir compter que sur notre propre défense. Bien entendu, il est difficile pour notre pays d’être entièrement équipé à court et moyen terme, et donc d’assurer sa sécurité de manière autonome. Mais les électeurs semblent vouloir ici ne pas savoir à quel saint se vouer. La neutralité apparaît comme un symbole qu’on ne peut toucher, même si elle est décorrélée des autres aspirations et raisonnements des citoyens. Une neutralité « de tradition » mais qui ne vivrait qu’au travers des discours et non pas au travers de notre politique intérieure et extérieure, selon nos compatriotes ?

Quoi qu’il en soit, les Confédérés se sentent manifestement trop en sécurité pour investir massivement dans leur sécurité et débattre sérieusement de ce qu’elle doit être. Nous ne souhaitons évidemment pas que la situation se dégrade encore, mais préférerions que les réflexions soient menées avant que les crises ne surviennent.

En définitive, ces différents chiffres montrent que si les Suisses sont attachés à leur armée de milice et à leur neutralité dans les discours, ils ne sont pas forcément prêts à la soutenir ou la protéger dans les faits. Dès lors, un important travail devrait peut-être être entrepris concernant la volonté de défense. Une « défense spirituelle moderne » afin de réarmer les esprits et de lutter efficacement contre les très nombreuses opérations d’influence étrangères aurait une certaine pertinence. Car avant de débattre sur la forme de notre armée, son organisation, son équipement ou son budget, nous devons simplement répondre à cette question : avons-nous réellement envie de nous défendre ?

Sources :

SZVIRCSEV TRESCH, Tibor, MÖCKLI, Daniel, DE ROSA, Stefano, DÖRIG, Patrick, FERST, Thomas, STADLER, Marc, Sicherheit 2026 – Aussen-, Sicherheits- und Verteidigungspolitische Meinungsbildung im Trend. Militärakademie (MILAK) an der ETH Zürich und Center for Security Studies (CSS), ETH Zürich, 2026.