Depuis plus de 10 ans, les ministres de la Défense et autres hauts fonctionnaires se réunissent au format dit D A CH, désignant l’Allemagne (D), l’Autriche (A) et la Suisse (CH), ainsi que le Luxembourg. La dernière séance de ce type à laquelle Martin Pfister a participé remonte à mai de cette année, à Berlin. À ces occasions, il s’agit « d’échanger sur la politique de sécurité. Ils peuvent ainsi apprendre les uns des autres, soutenir leurs intérêts communs et développer de manière ciblée leur coopération. » Plus concrètement, la question des exercices menés conjointement, l’alimentation en effectifs des armées et le renforcement des capacités de défense sont entre autres abordés.
Les 21 et 22 octobre derniers, c’étaient les directeurs de recherche des offices d’armement des trois nations qui se sont retrouvés à l’université technique de Graz, en Autriche. Ils y ont constitué le Comité de pilotage Recherche et technologie (R&T) du D-A-CH, dans le cadre d’un protocole d’accord déjà existant. Il s’agira de renforcer la coopération scientifique sur des questions militaires, et notamment sur les systèmes autonomes, la sécurité de la recherche et la technique énergétique. Cette dernière thématique fait écho au projet de recherche « Fuel Cells for Soldier Systems II » (FUSS II), auquel la Suisse s’est associée en septembre dernier, sous l’égide de l’Agence européenne de défense.
Il était également question d’aborder les possibilités de coopération européenne tout comme les technologies d’avenir pour l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et spatiales.
Dans le même temps, des représentants des organisations immobilières militaires des trois nations se réunissaient également à Vienne cette fois. Si aucune décision n’a été prise, ces rencontres sont l’occasion d’entretenir les liens entre les cadres de l’administration des départements concernés. « Les délégations des trois pays discutent de leurs expériences et de leurs approches dans différents domaines, comme la gestion du portefeuille, la numérisation ou l’exploitation immobilière. » La prochaine rencontre au sujet de l’immobilier se tiendra en Suisse en 2027, tandis que celle des directeurs de recherche aura lieu en Allemagne.
Si ces échanges n’ont pour l’instant pas débouché sur des annonces fracassantes, rappelons que c’est sous ce format que s’organisent les exercices TRIAS, dont la première édition s’est tenue l’année dernière en Autriche et la seconde aura lieu en Allemagne en 2027. En revanche, certains rendez-vous ont peut-être été manqués. En effet, en février 2024, nos deux voisins commandaient des systèmes Skyranger : 36 de 30 mm pour Vienne, montés sur Pandur EVO 6×6 et 19 de 35 mm pour Berlin, sur Boxer 8×8, dont un prototype. Cette acquisition n’a pas été réalisée en commun, comme cela est le cas des systèmes de guerre électronique achetés avec l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark. Cela est moins dû à des problèmes techniques ou financiers qu’à des considérations politiques.. Le DDPS n’a, semble-t-il, initialement pas voulu s’écarter de ses planifications. Par la force des choses, il l’a finalement fait avec le Programme d’armement 2026, puis la publication de la Planification de l’armement 2026. Les systèmes antiaériens à courte portée (SHORAD) devaient à l’origine être achetés au début de la prochaine décennie, mais les enseignements tirés de la guerre en Ukraine ont modifié cette trajectoire. Force est de constater que les stratégies ont été plus rapidement adaptées chez nos voisins que chez nous. Une discussion en amont plus poussée avec nos eux, permettant de définir ensemble des besoins opérationnels, aurait-elle modifié les vues des uns et des autres, et permis une certaine mutualisation des acquisitions ? Il ne sert à rien de réécrire le passé, mais la réflexion pourrait se montrer intéressante pour l’avenir.
En matière de défense antiaérienne à courte portée, le décalage entre l’Autriche, qui commence à recevoir ses Skyranger et ses Skyguard modernisés, et la Suisse, qui n’a pas encore signé de contrat avec Rheinmetall pour ses Skynex, était flagrant lors de la visite de la ministre de la Défense de la république en juillet dernier. Cela d’autant plus que la Bundesheer a été bien plus négligée encore que l’armée suisse durant ces dernières décennies. Mais Vienne, contrairement à Berne, a pris le taureau par les cornes. Le budget militaire de Vienne s’élevait en effet à 2,7 milliards d’euros en 2022. Il devrait atteindre 5,3 milliards l’année prochaine, soit presque un doublement. En termes de PIB consacré à la défense, cela représente un passage d’un taux similaire au nôtre, c’est-à-dire 0,6 % (~0,7 % en Suisse), à 1 %.
Il s’agit cela dit de chiffres bruts de décoffrage, qui ne couvrent pas forcément les mêmes périmètres, mais ils permettent malgré tout de constater que Vienne a osé délier les cordons de la bourse alors que nos propres politiciens se sont jusqu’ici montrés plus frileux sur la question. En revanche, l’Autriche n’a pas passé commande de systèmes antiaériens à moyenne ou longue portée, au contraire de la Suisse qui devrait recevoir sa première unité de feu Patriot l’année prochaine et la livraison initiale de ses IRIS-T en 2028. Ainsi, les deux pays ont des lacunes, mais leurs priorités et leurs rythmes d’acquisition diffèrent.
Bien évidemment, un renforcement du travail en commun doit se faire par étapes. La coopération avec nos voisins, et notamment autrichiens ne part pas de nulle part, mais pourrait encore gagner en intensité afin de pouvoir, peut-être, passer des commandes de matériel conjointes, réaliser des entraînements sur un rythme plus soutenu et, de manière générale, collaborer plus intensément sur les questions de défense. La République fédérale d’Autriche étant elle aussi neutre, cela pourrait susciter moins de craintes et de résistance qu’avec des nations membres de l’OTAN. Comme le montre l’exemple des programmes SAWFISH et KNIFEFISH, la coopération internationale ne signifie pas nécessairement l’adhésion à une alliance militaire. Elle peut porter sur des équipements, la logistique, la formation, la recherche et le soutien technique, tout en préservant une marge de décision nationale.
Si les réunions, les protocoles et les échanges sont utiles, leur intérêt se mesure à l’aune des projets communs, des équipements disponibles, de la formation et de l’interopérabilité obtenue. Si la Confédération souhaite obtenir des résultats concrets, elle devra peut-être passer d’une logique de coopération ponctuelle à une véritable stratégie de partenariat militaire avec ses voisins.
Sources :
Communiqué de presse du Conseil fédéral, « Le conseiller fédéral Martin Pfister se rend à Berlin pour la réunion DACH », 18.05.2026 : https://www.admin.ch/fr/newnsb/tJs5hQ21pOoqAvssUVxcr
Communiqué de presse du DDPS : « armasuisse participe à la réunion D-A-CH des directeurs de recherche des offices d’armement en Autriche », 22.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/lb-rxtd52y2A
Communiqué de presse du DDPS : « La Suisse participe aux entretiens spécialisés DACH sur l’immobilier militaire en Autriche », 22.10.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/68tl1NCGVryM
S. A. « DACH-Staaten wollen Zusammenarbeit in der Verteidigungsforschung vertiefen », in Militär Aktuell, 27.10.2026: https://militaeraktuell.at/dach-staaten-zusammenarbeit-vertiefen/
Communiqué de presse du DFAE : « Visite officielle de Klaudia Tanner, ministre de la Défense de la République d’Autriche, auprès du conseiller fédéral Martin Pfister », 06.07.2026 : https://www.eda.admin.ch/fr/newnsb/Kq_TVAs6EpCFAeth4yBQV
S. A. « Martin Pfister reçoit son homologue autrichienne pour parler de défense », in RTS Info, 06.07.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/martin-pfister-recoit-l-autriche-pour-parler-de-cooperation-militaire-29295978.html
Bundesministerium Landesverteidigung, Landesverteidigungsbericht 2023 – gemäß Landesverteidigungs-Finanzierungsgesetz, 10.2023: https://www.bmlv.gv.at/pdf_pool/publikationen/landesverteidigungsbericht_2023.pdf