F-35 : des affaires compensatoires en hausse, oui, mais…

F-35 A italien à Axalp en octobre 2022, @Keystone/Antony Anex

Ce lundi, le DDPS a communiqué sur les « offsets » liés au contrat d’acquisition pour 36… enfin 30, peut-être, aéronefs F-35 de l’avionneur américain Lockheed-Martin.

Rappelons que les affaires compensatoires ont constitué un argument important durant la campagne de l’été 2020 sur le renouvellement de notre flotte d’avions de combat. Il s’agissait de compenser le coût de cet achat en faisant travailler l’industrie suisse et aussi de s’assurer du soutien de celle-ci lors de la votation. En outre, ce mécanisme permet de soutenir, voire renforcer les entreprises, et notamment celles actives dans le domaine de la défense, sur notre sol, afin de conserver certaines compétences et capacités dans ce domaine. De manière indirecte, il peut également contribuer à la bonne santé financière des collectivités publiques, au travers de créations d’emplois et de revenus fiscaux en hausse.

Seulement, cette manœuvre a un coût, tant et si bien que l’ampleur des affaires compensatoires a fait l’objet d’un intense débat. Devant initialement être de 100 %, elle a finalement été ramenée à 60 % du montant du contrat, 20 % devant être des compensations directes, c’est-à-dire dans le domaine de la défense, et 40 % indirectes. 5% des contrats doivent se faire en Suisse italienne, 30 % en Romandie et le reste en Suisse allemande.

C’est justement sur l’ampleur totale et la répartition de ces compensations qu’a porté l’annonce du département de la défense. En effet, le montant de 3 milliards initialement prévu devrait être dépassé, et atteindre environ 3,650 milliards de francs, soit 73%. En outre, la Romandie devrait pouvoir compter sur 43 % (environ 1,5 milliard) de cette manne, et la Suisse italienne 12 % (environ 440 millions).

La Confédération indique que, « Parmi les nouveaux projets figurent notamment un système de formation au moteur F135 avec transfert de savoir-faire […], le développement de capacités pour la production et la réparation de composants de la verrière du F-35, une formation à la cybersécurité pour la protection des réseaux informatiques liés au F-35, ainsi que le développement et la qualification de munitions d’entraînement pour le F-35. […] D’autres projets concernent la fabrication de pointe et la certification de composants critiques pour la sécurité, le développement de compétences en micro et nanotechnologies, la mise en place en Suisse d’un écosystème Quantum System 2, ainsi que des projets dans le domaine des carburants d’aviation synthétiques durables. »

Génial, non ? Oui. Le problème est que le département nous enfume tout de même un peu avec sa communication. Il oublie bien opportunément de rappeler que les montants des affaires compensatoires ont été calculés sur la base du contrat initial, dont le montant était de 5,068 milliards CHF et portait sur 36 avions. Aujourd’hui, le DDPS prévoit de dépenser 6,429 milliards CHF pour 30 appareils. La donne est donc « légèrement » différente, car le niveau des affaires compensatoires n’a lui jamais été revu ! En réalité, le niveau des affaires compensatoires représente environ 56% du coût actuel des avions de combat, sous réserve que celui-ci ne connaisse pas de nouvelle hausse.

Dans ce cadre, lorsque les autorités se targuent que « les exigences seront largement dépassées » nous n’y voyons qu’une compensation partielle des couleuvres que la Confédération a d’ores et déjà dû avaler dans ce dossier. Ces déclarations sont évidemment positives, mais un peu de retenue, et surtout davantage de transparence (si ce n’est d’honnêteté) sur les chiffres ne seraient pas de trop. En outre, il semble pour l’instant s’agir d’annonce et non de contrats fermement signés. Il faudra donc encore les confirmer.

Ces bonnes nouvelles s’expliquent par plusieurs facteurs. Christophe Gerber, président du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), a expliqué dans les colonnes du Temps que les petites entreprises romandes et tessinoises s’étaient alliées afin de pouvoir entamer des discussions avec Lockheed-Martin. C’est que les démarches peuvent être très, voire trop importantes pour de petites entités, qui doivent de plus bénéficier d’un solide réseau, ainsi que des compétences de pointe. Ensuite, il y a certainement une meilleure prise en compte des intérêts romands dans le département. La population latine du pays n’étant pas un fervent soutien de l’armée, Berne aurait tort de s’aliéner également les milieux patronaux romands. Il ne resterait plus grand monde pour défendre l’armée au sein du monde civil dans ce cas. Fort heureusement, ce constat a, semble-t-il, été fait, non sans réclamation de la part des acteurs concernés, qui ont exprimé leurs craintes et leur mécontentement à Berne durant longtemps.

Outre le montage final de 4 F-35 à Emmen (projet RIGI), l’avionneur Pilatus aura accès à certains pans de la technologie de Lockheed-Martin afin d’adapter les logiciels de ses avions d’entraînement et permettre une meilleure transition sur F-35. L’entreprise vaudoise Suprem, spécialisée dans les matériaux de haute technologie pour l’impression 3D, a également déjà signé un protocole d’accord dans le cadre des affaires compensatoires. Ceci n’étant que quelques exemples parmi d’autres. Ils témoignent cela dit de la confiance accordée à nos fabricants, l’industriel américain ne confiant pas la production de matériel lié à sa précieuse monture à n’importe qui. En outre, ces contrats permettent en partie au Conseil fédéral de remplir les objectifs fixés dans la nouvelle stratégie en matière d’armement, à savoir produire un maximum d’éléments en Suisse. Cela dit, il ne s’agit ici bien souvent que de production sous licence, sur lesquelles le gain d’autonomie reste limité, et cela d’autant plus si le contrat ne porte que sur un laps de temps restreint.

Ces dernières semaines, le DDPS a donc pu quelque peu rassurer au sujet de l’achat de ses nouveaux avions de combat. Ou du moins a-t-il tenté de le faire. En effet, outre ces offsets, il a annoncé le début de la fabrication des premiers appareils, donnant une preuve tangible que le calendrier tenait pour l’instant ses promesses. Cependant, dans le même temps, des rumeurs ont commencé à s’intensifier au sujet du coût de nos systèmes antiaériens à longue portée, qui pourrait atteindre 11 milliards en tout, 6 pour le Patriot et 5 pour le système complémentaire que le Conseil fédéral souhaite acheter. Des montants qui n’ont absolument pas été prévus dans la nouvelle planification des acquisitions d’armement tout juste publiée. Et cela sans parler du Skyview, nouveau logiciel de surveillance aérienne dont la mise en service n’en finit pas de rencontrer difficultés et retard.

L’un dans l’autre, toute avancée est bonne à prendre dans le projet Air 2030, mais celles-ci ne doivent pas faire oublier les défis en cours et à venir au sujet de notre défense anti-aérienne.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS, « Acquisition du F-35A : de nouveaux projets d’affaires compensatoires renforcent l’industrie suisse – les valeurs cibles sont nettement dépassées », 07.07.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/gZUMF2YH2Hq4MCiG-TSec

Communiqué de presse du DDPS, « Air2030 : Arrêté de planification sur les avions de combat : le Parlement peut procéder au vote final », 19.12.2019 : https://www.vbs.admin.ch/fr/air2030–arrete-de-planification-sur-les-avions-de-combat–le-parlement-peut-proceder-au-vote-final

Communiqué de presse du DDPS, « Air2030 : le Conseil fédéral décide de l’acquisition de 36 avions de combat de type F-35A », 30.06.2021 : https://www.vbs.admin.ch/fr/nsb?id=84275

PAUCHARD, Yan, « F-35 : Berne rectifie le tir pour que la Suisse romande ne reçoive pas que des miettes » in Le Temps, 07.07.2026 : https://www.letemps.ch/suisse/f-35-berne-rectifie-le-tir-pour-que-la-suisse-romande-ne-recoive-pas-que-des-miettes

HENDERSON, Mathieu, MENICHINI, Marc, « La pression monte en Suisse romande pour obtenir les retombées économiques des F-35 » in RTS Info, 29.09.2023 : https://www.rts.ch/info/suisse/14349767-la-pression-monte-en-suisse-romande-pour-obtenir-les-retombees-economiques-des-f35.html

Communiqué de presse du DDPS, « Air2030 : l’avionneur Pilatus obtient l’accès à la technologie du F-35A grâce à un accord en matière d’affaires compensatoires », 03.04.2025 : https://www.admin.ch/fr/nsb?id=104743

VAKARIDIS, Mary, « Les retombées industrielles de l’achat du F-35A aiguisent les appétits » in Swissinfo, 23.11.2022 : https://www.swissinfo.ch/fre/economie/les-retomb%c3%a9es-industrielles-de-l-achat-su-f-35a-aiguisent-les-app%c3%a9tits/48058154

MEIER, Dominik, « Fünf Milliarden allein für das zusätzliche Abwehrsystem » in SRF, 02.07.2026 : https://www.srf.ch/news/schweiz/ausbau-der-luftverteidigung-fuenf-milliarden-allein-fuer-das-zusaetzliche-abwehrsystem