Un énième signal pour l’armée suisse

Prise du drapeau du Bataillon de sapeurs de chars 1 à Bure, juin 2026, @Bat sap chars 1

C’est fait. Les citoyens suisses ont accepté de durcir l’accès au service civil. Avec un taux de participation assez élevé (58,3 %), 52,5 % des électeurs ont validé la réforme somme toute mesurée votée par le Parlement en septembre 2025.

Mais comme la plupart des commentateurs, nous estimons que ce résultat constitue un message fort envoyé par la population à son armée. Espérons qu’elle le comprendra. Rappelons cependant que l’acquisition des avions de combat avait également été validée sur le fil en septembre 2020. Cela n’a pourtant pas mené nos dirigeants, civils comme militaires, à faire preuve de la moindre prudence, avec les résultats que l’on sait.

En attendant les statistiques issues des sondages de sortie des urnes, l’on peut parier que ce sont plutôt les anciens qui ont validé la réforme. Que se passera-t-il lorsque cette génération aura disparu ? L’armée et la droite ne pourront pas éternellement compter sur les électeurs nés durant la guerre froide. Il faudra d’autres mesures, et des plus ambitieuses.

Yves Petignat indiquait récemment que la Suisse ne se réforme que sous la pression étrangère. Mais cela fait maintenant plus de 4 ans que le conflit en Ukraine a débuté, et la pression géopolitique n’a manifestement pas encore été assez forte pour que le Parlement débloque les moyens nécessaires à la modernisation de l’armée et entreprenne des réformes, tandis que les états-majors et l’administration militaire n’ont guère modifié la marche du service. Que faudra-t-il encore pour qu’il y ait une réelle réaction de la part des uns et des autres ? Quelques dispositions ont été prises, il est vrai, mais elles semblent dérisoires face aux envies et besoins des nouvelles générations.

Car si certains jeunes s’emmerdent – oui, s’emmerdent, il n’y a pas d’autre mot – à l’armée, et il ne s’agit manifestement et malheureusement pas d’un cas rare, ce n’est pas uniquement la faute du Parlement, ni des jeunes eux-mêmes, mais bien des officiers, professionnels comme de milice, qui n’ont peut-être pas su mettre sur pied une instruction attractive et sans interminable(s) période(s) d’attente. L’on ne peut en effet remettre entièrement la faute sur les personnes se tournant vers le service civil. « Des faibles ! » maugréent certains hauts cadres, avant de tout continuer comme ils le font depuis 30 ans. « Ben quoi, on a toujours fait comme ça ! » Voilà un discours qui va certainement motiver nos jeunes citoyens à endosser l’uniforme !

Si, en 2026, alors que les canons tonnent, les drones bourdonnent au-dessus des champs de bataille et les missiles s’abattent sur les villes d’Ukraine, des milliers de conscrits voient leur passage sous les drapeaux comme une pure perte de temps et un moment vide de sens, c’est que l’armée a failli.

Certes, les cours de répétition servent autant voire plus à former les cadres que la troupe, mais le fait est que cette dernière rentre chez elle après avoir accompli ses obligations. Et elle parle alors de l’armée. Pas toujours en bien, loin de là. Et elle vote également. Il faut donc arrêter de la voir comme une simple masse, une main d’œuvre mobilisable à l’envi et que l’on laisse trop souvent « en attente ». Nos soldats n’ont pas besoin qu’on leur apprenne à patienter, même si cela fait effectivement partie de la réalité de la guerre. Ils ont besoin de se sentir utiles, de comprendre le sens de leur action et de voir que les choses évoluent dans notre armée. Le temps de chacun est aujourd’hui bien trop précieux pour que l’on ait l’impression de le gaspiller.

Si la modernisation du parc immobilier et la mise en service de nouveaux matériels peut prendre du temps, et encore, ce n’est pas une fatalité – pensons aux drones à quelques milliers de francs l’unité – le quotidien du soldat peut rapidement et relativement facilement être modifié, et ainsi rendu plus attractif. Mais encore faut-il le vouloir. Entre autres : hiérarchie plus horizontale (et non, ce n’est pas une volonté de bobo, mais bien une réflexion inscrite dans le « livre noir »), mise en place d’un système de récompense « à l’ukrainienne » (les morts en moins) en remplacement des distinctions qui ne peuvent de toute manière plus être portées, boucles d’innovation et de réformes plus rapides, et, surtout, instruction réaliste et « intensive ». L’entrée en vigueur du nouveau règlement sur l’instruction de base de l’armée (LIB), en janvier 2027, sera-t-elle suffisante ? Il est d’ores et déjà permis d’en douter.

Le but n’est évidemment pas d’harasser nos militaires mais de leur donner le sentiment que leur service n’aura pas été vain. Tout simplement. Alors que le nombre d’adhérents au fitness n’a jamais été aussi élevé dans le pays et que la participation à des disciplines sportives exigeantes (hyrox, trail et autre crossfit, par exemple) ne fait qu’augmenter, il serait surprenant que notre jeunesse n’ait pas envie de s’investir dans un nouveau défi physique ou moral. C’est juste qu’attendre la fin de la journée n’en est pas un.

Le 14 juin peut et doit constituer un sursaut réflexif quant à la manière dont le service est organisé. Le temps des réformettes est passé. Le changement doit s’opérer rapidement et massivement, faute de quoi l’armée fera face non pas à des départs au service civil, mais à des masses considérables de double inaptes, et de sévères défaites dans les urnes. Cela sera bien plus douloureux que de faire son autocritique.

Sources :

PAUCHARD, Yan, « Service civil: le oui de la méfiance envers l’armée » in Le Temps, 14.06.2026 : https://www.letemps.ch/opinions/service-civil-le-oui-de-la-mefiance-envers-l-armee

SCHNARRENBERGER, Adrien, « L’armée a perdu son meilleur alibi » in La Liberté, 14.06.2026 : https://www.laliberte.ch/articles/suisse/politique/larmee-a-perdu-son-meilleur-alibi-1387671

PETIGNAT, Yves, « La Suisse, ce Monaco des Alpes » in Le Temps, 07.06.2026 : https://www.letemps.ch/opinions/chroniques/la-suisse-ce-monaco-des-alpes

Office fédéral de la statistique, « Votation du 14 juin 2026 » : https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/politique/votations/annee-2026/2026-06-14.html

FAVRE, Cléa, « Les salles de fitness attirent un nombre d’adeptes record » in RTS Info, 11.06.2026 : https://www.rts.ch/info/societe/2026/article/les-salles-de-fitness-attirent-un-nombre-record-de-suisses-en-2025-29268964.html

Groupement défense, Renforcer la capacité de défense, 08.2023 : https://res.cloudinary.com/adminch/image/private/s–KMYDQNer–/v1719952965/Bundespublikationen/81_298_f.pdf