Molina contre Guisan : polémique stérile

Le général Henri Guisan, @Keystone (https://www.swisscommunity.org/fileadmin/revue/Ausgaben/2010/03/FRA_0310_neu.pdf)

S’il y en a un qui aime encore plus les polémiques que nous, c’est bien le co-président du parti socialiste, Fabian Molina (ZH). Pour se faire mousser, celui-ci s’est basé sur l’article du média de gauche Wochenzeintug, publié le 20 novembre 2025 et intitulé « contre la population civile ». Ce papier tente de nous expliquer, entre autres, que la stratégie du Réduit résultait en réalité des espoirs des politiciens et militaires bourgeois de réduire l’État à sa plus simple expression grâce à un repli dans les positions fortifiées des Alpes et que le général Henri Guisan était prêt à tout pour cela. On ne caricature pas davantage que le reportage lui-même.

L’article insiste sur le fait que, en août 1940, l’officier vaudois a transmis à son état-major des directives intimant les troupes d’interdire l’entrée de la position du Réduit à des colonnes de population suisse. La chose ne surprendra guère l’amateur d’histoire ou de questions militaires. En effet, à ce moment-là, la Suisse a entendu les récits de l’Exode français de mai-juin 40, période durant laquelle des millions de civils se sont jetés sur les routes, fuyant l’avancée allemande. Ils ont de ce fait passablement entravé les mouvements de leurs propres troupes, désorganisant les unités et la logistique. Fort de ce constat, l’état-major helvète souhaite éviter que pareil événement n’empêche la troupe de prendre ses positions dans les montagnes.

L’article feint également qu’aucune étude n’ait aujourd’hui étudié ce point précis des ordres du général. Mais il n’y a pas besoin de cela, tant la raison est évidente. En effet, la position du Réduit vise surtout à rendre la victoire extrêmement coûteuse pour l’adversaire, dans une logique qui ressemble quelque peu à celle de la dissuasion nucléaire. De ce fait, des stocks de munitions, de nourriture, de pièces détachées, etc. sont constitués dans le périmètre. Il va sans dire que le potentiel accueil de « bouches inutiles » diminue fortement l’intérêt de la manœuvre, et aurait privé la Suisse de sa carte maîtresse dans le domaine militaire. Les journalistes du Wochenzeintug auraient-ils préféré un scénario à la Leningrad ? Rappelons en effet que 3 millions de civils soviétiques se sont retrouvés piégés dans l’ancienne capitale tsariste entre septembre 41 et janvier 44, soit près de 900 jours. Près de 3 ans d’horreur à mourir des combats, de faim et de froid, poussant les habitants aux pires extrémités pour survivre. En ne laissant pas les citoyens suisses pénétrer dans le Réduit, l’état-major leur évite, en cas de conflit, de se retrouver piégés sur le théâtre des opérations, sans réserve de nourriture suffisante. Vivre dans un champ de bataille ou sous la férule des Allemands ? à tout choisir, le brillant chercheur du Wochenzeintug trouve que la première solution est quand même beaucoup plus humaine. Allez comprendre…

Assez malhonnête, l’article enchaîne tous les clichés qu’il peut exister au sujet de la gauche : les décisions, forcément mauvaises, sont prises par des « bourgeois de 50 à 60 ans », la majorité des gradés passent leur temps « dans des restaurants chics », etc. La blague s’écrit toute seule. En outre, l’auteur, et par ailleurs historien (ah bon ?), Erich Keller semble oublier que cette stratégie est notamment envisagée parce que l’armée ne dispose alors pas de l’armement nécessaire pour faire face aux puissances de l’Axe en rase campagne, et cela d’autant moins que le pays est encerclé par celles-ci entre juin 1940 et septembre 1944. La Confédération n’a absolument aucune possibilité de pouvoir compter sur le concours d’une autre nation. Un combat sur le plateau n’aurait ainsi eu qu’une seule conséquence : la défaite extrêmement rapide de l’armée suisse, à l’instar des Pays-Bas ou de la Belgique. Là encore, la population suisse aurait-elle été mieux protégée dans ces conditions… ?

Quoi qu’il en soit, M. Molina y a vu une occasion en or pour critiquer Guisan, l’armée, le camp bourgeois, etc. Il a ainsi déposé en décembre dernier une interpellation intitulée « Le plan du général Guisan contre la population. Réexaminer un chapitre sombre de l’histoire suisse ». Celle-ci demande en quelque sorte que des nouvelles études historiques soient produites, que l’on ne mette plus en avant la figure du général et que des enseignements soient tirés de ces « révélations » (comme si ni l’armée ni la société n’avaient évolué depuis…).

Fort heureusement, le Conseil fédéral a répondu, en somme, qu’il n’y avait guère ici de fait nouveau et qu’il n’y a donc pas lieu de mandater des experts pour étudier quoi que ce soit. L’auteur ne s’est pas déclaré satisfait de ces réponses, mais malheureusement, le Conseil national n’a pas pu statuer sur la question le 20 mars dernier.

On le voit, la gauche n’est toujours pas sortie de sa posture primaire antimilitariste. Au lieu d’amener des propositions pour améliorer notre outil de défense, on préfère faire perdre le temps de tout le monde avec des polémiques qui n’ont pas lieu d’être. C’est désolant.

Sources :

Objet 25.4490, interpellation Molina, « Le plan du général Guisan contre la population. Réexaminer un chapitre sombre de l’histoire suisse », 10.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20254490

KELLER, Erich, « Gegen die Zivil­bevölkerung », in Wochenzeitung, 20.11.2025: https://www.woz.ch/2547/im-reduit-staat-teil-1/gegen-die-zivil-bevoelkerung/!6GNTNDJQA96V