Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la droite s’accorde sur un point : il faut renforcer l’armée. Les divergences apparaissent dès qu’il s’agit de savoir comment, et notamment du point de vue financier. De nombreuses propositions ont déjà été mises sur la table, comme un emprunt de défense nationale ou l’augmentation de la TVA de 0,8%, comme le souhaite le Conseil fédéral.
C’est que si une croissance du budget de l’armée est d’ores et déjà planifiée, elle ne sera de loin pas suffisante. En effet, il était jusqu’à fin 2025 prévu d’atteindre 1% du PIB d’ici 2032, contre 0,66% en 2024. En suivant cette hausse progressive, le budget de l’armée, qui se monte actuellement à environ 6,7 milliards de francs, devrait atteindre les 7 milliards de francs en 2029 selon la planification financière. Si ces chiffres ne modifieront guère la donne en matière de pourcentage de PIB, les dépenses d’investissement devraient sensiblement croître, atteignant environ 3,6 milliards de francs à cette échéance, et donc environ la moitié du budget de l’armée, contre 2,35 milliards aujourd’hui (35% du budget 2026). Ces chiffres pourront-ils être atteints ? En effet, l’entretien des systèmes coûte de plus en plus cher du fait de leur âge et leur usure. Ainsi, une partie des moyens supplémentaires alloués à l’armée servira à maintenir ces équipements antédiluviens en état.
Mais il s’avère que ces augmentations ne seront pas suffisantes. Même si notre PIB est colossal, que notre armée n’a pas de marine à financer et qu’une partie de ses frais sont externalisés, comme les salaires des militaires, qui reviennent à l’Assurance Perte de Gain, il s’agira d’une part de montrer à nos voisins que la Suisse, elle aussi, a pris la mesure de la nouvelle donne géopolitique et prend sa propre sécurité en main. D’autre part, et surtout, il est question de moderniser nos équipements, dont une bonne partie date des années 80 et 90.
Différentes solutions ont été envisagées par le Conseil fédéral, comme par exemple l’augmentation de l’impôt fédéral direct ou sur la fortune, une taxe sur les transactions financières, ou encore un relèvement des cotisations salariales. Le gouvernement a finalement estimé que la hausse de la TVA de 0,8% dès 2028 et pour 10 ans était la solution la moins dommageable pour l’économie, et devrait permettre une augmentation des revenus d’une trentaine de milliards de francs sur cette période. Mais il s’avère que la mesure a été très mal reçue au Parlement, à gauche comme à droite, ainsi qu’au sein de la population. Cette hausse de la TVA verra-t-elle seulement le jour ? Rien n’est moins sûr.
Ainsi, les parlementaires et d’autres acteurs continuent de faire des propositions afin de trouver d’autres sources de financement. Swissmem, la faîtière de l’industrie, vient par exemple de proposer de faire voter la population sur une seule hausse de la TVA, de 0,5%, et cela pour financer à la fois l’armée et l’AVS. Mais ce n’est pas la seule proposition sur la table. La Conseillère aux États Marianne Binder-Keller (LC, AG) y va également de la sienne. Même si sa motion a été déposée cet automne, soit avant que le Conseil fédéral ne dévoile sa volonté d’augmenter la TVA, l’élue n’a pas retiré son texte. Cela est d’autant plus piquant qu’elle est du même parti que Martin Pfister.
De manière résumée, elle propose un fonds spécial échappant aux règles du frein à l’endettement, arguant que la guerre en Ukraine et les affrontements au Moyen-Orient étaient imprévisibles. Le Conseil fédéral, s’il partage les objectifs de la motion, refuse de se soustraire au frein à l’endettement et ont donc proposé de rejeter la motion. Ce n’est pas la première fois que pareille proposition est faite au Parlement, mais le temps passant et le contexte sécuritaire se dégradant, les choses iront peut-être différemment cette fois.
Toujours est-il qu’après un court débat à la chambre haute le 10 mars dernier, la motion a été transmise à la Commission de politique de sécurité du Conseil des États. Il s’agit sans doute ici d’une manœuvre dilatoire, les conseillers aux États étant, plus encore que les élus du National, attachés à l’orthodoxie budgétaire. La question est aujourd’hui : qu’est-ce qui servira plus le pays dans les prochaines années ? Une dette de 140 milliards plutôt que de 160, ou une armée équipée de manière crédible et cohérente ? Il ne servira en effet pas à grand-chose de s’éviter quelques pourcents de dette mais d’être démunis en cas de tensions, et l’endettement représente, à notre sens, la solution la moins dommageable pour notre économie et la plus acceptable auprès des citoyens, en regard des autres pistes proposées.
Dans tous les cas, la question semble loin d’être réglée au Parlement et les propositions n’ont probablement pas fini de fuser, au point de ressembler à une cacophonie, alors que la gauche, elle, maintient un message clair et simple : les moyens actuels de l’armée suffisent, d’autant qu’elle a apparemment de la peine à les gérer correctement. Les élus et organisations bourgeois auraient donc intérêt à trouver un consensus minimal rapidement, sous peine de s’enfoncer dans la division, fournir des munitions au camp adverse et in fine nuire à l’armée.
Sources :
DDPS, « Financement de l’armée » : https://www.vbs.admin.ch/fr/financement-armee
Budget 2026, avec plan intégré des tâches et des finances 2027-2029 des unités administratives, chap. 5 : DDPS : https://www.fedlex.admin.ch/filestore/fedlex.data.admin.ch/eli/fgae/2025/78/fr/pdf-a/fedlex-data-admin-ch-eli-fgae-2025-78-fr-pdf-a.pdf
GASCHE, Delphine, « Les Suisses veulent taxer les riches au lieu d’augmenter la TVA », in 24 Heures, 15.03.2026 : https://www.24heures.ch/tva-les-suisses-refusent-toute-hausse-pour-lavs-et-larmee-150146520153
VON MATT, Othmar, « Cette idée fiscale pourrait provoquer une énorme bataille politique » in Watson, 16.05.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/economie/381344246-cette-solution-pour-financer-l-armee-et-l-avs-fait-grincer-des-dents
Objet 25.3993, motion Binder-Keller, « Rétablir la capacité de défense de la Suisse », 11.09.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20253993
Objet 25.3993, motion Binder-Keller, « Rétablir la capacité de défense de la Suisse », débat au Conseil des États, 10.03.2026 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20253993