Il était temps ! Le Conseil fédéral, par la voix de Martin Pfister, en charge du DDPS et Benedikt Roos, chef de l’armée, a dévoilé le Programme d’armement 2026 (PA 26), et ce n’est rien de dire que son contenu comme son ampleur laisse, enfin, entrevoir une prise de conscience non seulement des besoins de la défense helvétique, mais aussi des nouvelles réalités du champ de bataille moderne. Ce dossier étant passablement volumineux, nous tâcherons de le traiter en deux volumes.
Celui du jour porte sur les moyens de défense anti-aérienne, la part belle du PA, qui se monte à plus de deux milliards de francs. Le gouvernement considère en effet, et à raison, que les drones et les missiles constituent aujourd’hui une menace concrète contre la Suisse et souhaite donc donner à l’armée les moyens de s’en prémunir. Pour ce faire, il propose l’acquisition de deux systèmes IRIS-T supplémentaires auprès de l’allemand Diehl Defence, après la première tranche de 5 batteries décidée par le Parlement en 2024 pour 660 millions de francs. Cela permettra de renforcer la défense anti-aérienne jusqu’à 8000 mètres. Outre les unités de feu, le DDPS souligne qu’il s’agit aussi et surtout d’augmenter « le nombre de missiles disponible afin d’améliorer la capacité à durer dans la défense contre des menaces à distance. »
Si le premier IRITS-T devrait arriver en Suisse en 2028, les unités complémentaires pourraient être livrées « à partir de 2030 » tandis que les vecteurs supplémentaires arriveraient en 2028 déjà. Il en coûtera la bagatelle d’un milliard de francs, c’est dire si l’accent est mis sur les stocks de munitions ! La guerre en Ukraine et les opérations en cours autour du Golfe Persique démontrent bien, si besoin était encore, que les opérations militaires d’aujourd’hui nécessitent des volumes importants de munitions antiaériennes.
La seconde acquisition-phare de ce programme d’armement est constituée de systèmes Skynex 30 produits par Rheinmetall Air Defence AG à Zurich. Cela permettra de mettre au rebut la centaine de Stinger et les 27 canons antiaériens Oerlikon de 35 mm 63/12 actuellement en service au sein des unités de défense antiaériennes à courte portée. Le DDPS a fait le choix d’un système semi-mobile, c’est-à-dire monté sur camion blindé Iveco Trakker – plateforme déjà largement en service au sein des forces terrestres comme aériennes – et pouvant être déposé et interconnecté aux différents moyens de détection dont dispose l’armée. Le volume d’acquisition est pour l’instant limité à 8 unités, mais pour un coût relativement élevé, de l’ordre de 800 millions de francs. Une importante réserve de 240 millions a été provisionnée pour pallier les risques éventuels, le montage du Skynex sur camions en étant à ses débuts. Ce montant ne représente pas moins de 30% du crédit demandé.
Au travers de cette acquisition, Armasuisse montre des signes encourageants : cet office semble enfin anticiper quelque peu les potentiels problèmes et a simplifié sa procédure d’acquisition. Mais seule la mise en service permettra de vérifier si tout a effectivement été bien anticipé.
Cette nouvelle est évidemment très bonne pour la chaîne de production suisse de Rheinmetall Air Defence, qui se trouve en concurrence avec son site italien, pour des raisons législatives désormais bien connues des lecteurs de Livret de service. Notons toutefois que la Suisse a été (très) lente à l’allumage. L’Allemagne ou l’Autriche ont en effet commandé leurs propres Skyranger en 2024 et devraient en prendre livraison cette année. La Suisse devra quant à elle attendre 2 ans pour recevoir les siens. Le département suggère que les prochaines tranches de ce système devraient être montées sur Piranha IV. Celles-ci seront évidemment nécessaires, vu les besoins.
La défense contre les mini-drones n’est pas laissée de côté. Comme demandé par le Parlement lors de la session de décembre dernier, des moyens sont également prévus dans le PA 26, même si le DDPS reste très vague quant à la nature de ceux-ci. Il s’agit de « systèmes mobiles, pouvant servir aussi bien à la détection qu’à la défense contre les mini-drones. Modulaire, le système peut être adapté à différentes formes d’engagement et aux exigences futures. […] Il est composé principalement de différentes sortes de capteurs, d’unités de contrôle et d’effecteurs qui repèrent les mini-drones, les identifient et les neutralisent, par exemple au moyen d’ondes électromagnétiques ou radar. Grâce à un logiciel d’analyse et de conduite, les données des capteurs sont fusionnées et les menaces traitées par ordre de priorité. Le système peut être augmenté par des composants optionnels, qui permettent de neutraliser les objets en approche à l’aide de drones intercepteurs ou de projectiles. » Il en coûtera 70 millions, avec là aussi une marge de 30% pour pallier les risques et les livraisons s’effectueront dès 2028.

Pour clore le chapitre du jour, tâchons de nous pencher sur l’acquisition de radars semi-stationnaires de moyenne portée. Évidemment, le meilleur moyen anti-aérien n’est rien s’il ne peut repérer les menaces. C’est pourquoi le DDPS propose d’acquérir de nouveaux capteurs permettant de détecter des cibles jusqu’à 200 km, contre 100 pour les actuels TAFLIR. Ceux-ci seront mis hors service fin 2028 alors que leurs remplaçants devraient être introduits auprès de la troupe dès 2030, débouchant sur une rupture temporaire de capacité. Comme pour le système de lutte contre les mini-drones, le modèle et le fabricant n’ont pas été précisés, mais il devrait être européen, pour correspondre à la stratégie du DDPS en matière d’acquisition. Il en coûtera 150 millions avec, là encore, une marge de 30% pour les risques, « étant donné qu’il n’y a actuellement ni offre ferme, ni ébauche de contrat disponibles. »
Cette première partie du PA 26 augure donc un renouvellement important de nos moyens anti-aériens à courte et moyenne portée d’ici la fin de la décennie. Il faut dire que le besoin est actuellement patent et la Suisse se retrouve sur un marché où les acheteurs sont nombreux. L’arrivée d’un nouveau conseiller fédéral, d’un nouveau directeur d’Armasuisse et d’un nouveau chef de l’armée dans l’année écoulée semble ici montrer ses premiers effets. Les montants évoqués sont en effet importants et les procédures plus agiles. Cela permettra-t-il à l’armée suisse de se renforcer autant qu’il le faut ? Réponse dans les années à venir !
Sources :
Conseil fédéral, Message sur l’armée 2026, 20.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/aNOztC0y6hb8/Message_sur_l_armee_2026_avec_arretes_federaux.pdf
Groupement Défense, « Programme d’armement 2026 », 20.03.2026 : https://www.vtg.admin.ch/fr/programme-armement-2026#Syst%C3%A8me-de-d%C3%A9fense-sol-air-de-courte-port%C3%A9e
KÜMMERLING, Pascal, « La défense aérienne au cœur du PA26 ! » in Avia news, 20.03.2026 : https://www.avianews.ch/post/la-d%C3%A9fense-a%C3%A9rienne-au-c%C5%93ur-du-pa26