Comme les opérations en Ukraine et dans le Golfe persique l’ont démontré, disposer de capacités permettant de surveiller le ciel est primordial afin de se prémunir des attaques de drones et de missiles de croisière et balistique. Cela est d’autant plus vrai pour ces derniers, dont la vitesse de déplacement élevée diminue sensiblement le temps disponible pour les détecter et les abattre.
Les Forces aériennes suisses possèdent évidemment de capacités de détection, avec le système FLORAKO. Mais, d’une part, celui-ci est vieillissant et est en cours de remplacement par Skyview, du français Thales, avec passablement de difficultés d’ailleurs. D’autre part, notre faculté à détecter des objets au-delà de notre frontière ne doit pas dépasser 200 ou 300 kilomètres, ne laissant qu’un délai très resserré pour réagir.
Afin d’augmenter le délai entre la détection et l’entrée dans notre espace aérien, mais aussi mieux identifier son origine, échanger avec d’autres forces aériennes et réduire l’incertitude avant de prendre des décisions, le Conseil fédéral « a consulté les Commissions de la politique extérieure et les Commissions de la politique de sécurité des deux Chambres au sujet de son projet visant à étendre l’échange de données sur la situation aérienne avec ses partenaires en matière de politique de sécurité. » Ces 4 délégations ont donné leur assentiment à l’unanimité à cette démarche et au mandat de négociation qui l’accompagne. Cela montre que les antimilitaristes de gauche comme les souverainistes de l’UDC ont accepté cette nouvelle coopération avec des puissances étrangères.
Ainsi, le gouvernement va ouvrir des négociations avec les États-Unis, l’OTAN et les pays voisins de la Suisse afin de savoir s’ils seraient d’accord de partager des données, lesquelles et selon quelles modalités. Il faudra ainsi voir dans quelle mesure ces différents partenaires seront d’accord de partager les données tirées de leurs systèmes actuels, voire, à plus long terme, des systèmes en développement tels que l’européen JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout), si les futurs accords de coopération et les modalités techniques le permettent. À l’instar de leurs homologues américains en service SBIRS (Space Based Infrared System) et BMEWS (Ballistic Missile Early Warning System), JEWEL doit permettre, de repérer les missiles dès leur lancement, grâce à une constellation de satellite équipés de capteurs infrarouge, puis de déterminer précisément leur trajectoire au moyen d’un réseau de radar à longue portée.
Le communiqué du DDPS précise qu’une clause de suspension, dans le cas où l’un de nos partenaires serait impliqué dans un conflit armé, pourrait figurer dans les potentiels accords à venir. Il s’agit ici de répondre à des questions émanant de la Commission de politique extérieure du Conseil national. Le même mécanisme figure d’ailleurs dans l’European Sky Shield Initiative ou dans les négociations en cours avec l’Union Européenne au sujet d’un partenariat de défense. Le Conseil fédéral souligne également que, les négociations étant de sa compétence, il déterminera après la conclusion de celles-ci si les traités doivent être approuvés par le Parlement ou non. Cela dépendra de leur contenu et de leur forme juridique. Les discussions à venir permettront d’éclaircir ces différents points.
Comme les sept sages l’ont annoncé depuis janvier 2023 au travers d’un rapport intitulé « Capacité de défense et coopération », la collaboration avec nos voisins et autres partenaires s’est renforcée et va encore se renforcer. Rappelons en effet que le gouvernement a annoncé son intention de participer au State Partnership Program (SPP) de la Garde nationale américaine, a intégré le Multinational Helicopter Training Center (MHTC), a mis sur pied l’exercice TRIAS 25 en Autriche et prépare TRIAS 27 en Allemagne, tandis que les exercices avec la France se sont multipliés en 2025 et 2026, entre autres mesures. Cela dit, l’échange de données aériennes représente probablement une coopération plus sensible que la simple participation à un exercice. En effet, cela implique potentiellement des systèmes de commandement, des réseaux sécurisés, des classifications de données, des procédures d’échange en temps réel et des règles concernant l’utilisation des informations. Le communiqué ne détaille évidemment pas ces aspects, mais ils découlent directement de la nature de la coopération envisagée. Le projet pourrait donc constituer une étape importante dans l’interconnexion de la Suisse avec ses partenaires, même sans adhésion à une structure militaire. Tout cela est nécessaire afin de renforcer les capacités de notre armée, que ce soit en termes de compétences, de moyens ou de renseignements.
Rappelons que le Programme d’armement 2026, la nouvelle planification de l’armement ainsi que la récente proposition d’allocation des suppléments de recettes des comptes annuels au paiement des acomptes pour les commandes à venir, sans parler de la décision d’acquérir un second système sol-air à longue portée mettent tous l’accent sur le domaine antiaérien. Mais celui-ci ne se résume pas à acheter des missiles ou des canons. Il repose sur une chaîne complète : détecter, identifier, transmettre l’information, décider et engager les effecteurs. Dans ce cadre, l’échange de données internationales représente un élément supplémentaire de cette architecture.
Le gouvernement doit cependant prendre garde à bien communiquer sur l’intérêt de ce genre de coopération, les objectifs visés et les dispositions permettant de les concilier avec notre neutralité, sous peine de devoir gérer des polémiques qui n’auraient pas forcément lieu d’être. Et autant dire qu’il y a plus important à faire en ce moment.
Sources :
Communiqué de presse du DDPS, « Échange de données sur la situation aérienne : soutien unanime des Commissions parlementaires », 14.08.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/kKZCOdeRBisIcinWTiM_-
LOUBET, Jean-Pierre, « Vers un système d’alerte avancée européenne », in Défense & Sécurité Internationale, HS 109, 08-09.2026, pp. 42-47.