Le secteur de l’industrie de l’armement fait l’objet d’intenses et philosophiques discussions depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022. Certains ont voulu libéraliser quelque peu les lois s’y rapportant, de manière à préserver autant que possible les entreprises implantées sur sol helvète. D’autres, pour des motifs de neutralité ou de pacifisme, ont au contraire voulu laisser le corpus législatif tel quel, ou alors l’assouplir mais uniquement pour permettre les livraisons à Kiev. C’est que depuis l’automne 2021, la loi régissant la vente d’armement suisse à l’étranger est très sévère, poussant les dirigeants à délocaliser leur production, comme c’est le cas de Saltech ou de GDELS, qui préfère produire les Piranha ou les Eagle destinés à la Bundeswehr directement en Allemagne.
Devant la menace de voir le pays se retrouver entièrement démuni de producteurs d’armes, le Parlement a décidé en décembre dernier d’adoucir la loi sur le matériel de guerre. Grossièrement, les exportations à destination d’une liste de 25 pays ne connaîtraient plus guère d’entrave. Les réexportations vers l’Ukraine seraient toutefois spécifiquement exclues tandis que le Conseil fédéral conserverait une marge de manœuvre pour décider, au cas par cas, de conditions supplémentaires à assortir à certaines demandes. La gauche, y voyant un certain « open bar » pour l’industrie de l’armement, a lancé le référendum, qui a abouti. Nous devrions donc voter sur la question, probablement en automne prochain.
C’est dans ce contexte que deux nouvelles sont tombées coup sur coup, dans le courant du mois de mars. La première concerne le niveau des ventes de matériel de guerre en 2025. Celles-ci auraient connu une large embellie, atteignant 948,2 millions de francs. Il s’agit des livraisons effectives, car les volumes d’exportations autorisées sont nettement plus élevés, s’élevant à 3,043 milliards de francs, dont 2,1 milliards ont été enregistrés en 2025. À titre de comparaison, la Suisse avait envoyé pour 664 millions de francs d’armes à l’étranger en 2024. Ainsi, les référendaires y voient une raison pour refuser l’assouplissement de la loi sur le matériel de guerre. Mais c’est oublier qu’une partie de ces commandes ont pu être passées avant ou au tout début de la guerre en Ukraine, comme c’est par exemple le cas des Skyranger et Skyguard achetés par l’Allemagne et l’Autriche fin 2022 début 2023. Il semblerait d’ailleurs, au vu de la liste des principaux pays destinataires (Allemagne, Hongrie, Italie, Autriche), que ce soit en partie la vente de ces systèmes antiaériens et des projectiles associés qui expliquent cette embellie. C’est d’ailleurs pour faire face à ces succès que Rheinmetall Air Defence a décidé d’investir sur son site de Zurich.

En détail, les ventes de munitions de tous calibres, pour lesquelles la demande mondiale est très forte et les capacités de production limitées, se montent à plus de 409 millions de francs, soit 43% du total des exportations de 2025. En seconde position arrivent les « véhicules blindés et autres véhicules automobiles » pour 224 millions de francs (23,66%) tandis que les armes de tout calibre (à l’exception des armes individuelles à épauler et des armes de poing) représentent 10,37%, soit 98 millions de francs. Le reste se répartit entre les autres catégories de biens militaires, à chaque fois pour quelques pour cent. Nos produits prennent massivement le chemin de l’Europe, à plus de 86%, tandis que l’Amérique, presque exclusivement les États-Unis en réalité, absorbe 10,37% de nos exportations.
C’est dire si le conflit déclenché par Washington contre l’Iran a, paradoxalement, représenté une mauvaise nouvelle pour le secteur suisse de l’armement. En effet, le Conseil fédéral s’est rapidement positionné sur la question : l’Oncle Sam étant en guerre, il n’est pas possible de délivrer de nouvelles autorisations d’exportation vers ce pays, celles ayant été accordées avant pouvant encore être honorées. Si l’industrie de l’armement helvète avait pu quelque peu faire oublier la législation pour le moins restrictive qui accompagnait ses produits en 2025, celle-ci s’est donc rappelée avec force à tout le monde, augmentant à nouveau les craintes du secteur, sans parler des difficultés diplomatiques que cela peut créer avec la Maison blanche au moment où les relations ne sont déjà pas au beau fixe, sur fond de tension au sujet des Patriot et du F-35, entre autres désaccords commerciaux.
À notre sens, ces chiffres et la décision du Conseil fédéral rappellent surtout des vérités crues mais fondamentales. La première est que notre nation a besoin d’une capacité de production d’armement pour préserver un certain degré d’autonomie. Cela ne peut être atteint qu’en exportant. Deuxièmement, il est totalement hypocrite de vouloir vendre du matériel de guerre tout en souhaitant que celui-ci ne serve pas lors de conflits… Cela ressemble à une blague de très mauvais goût et à un manque de courage manifeste. Et troisièmement, l’industrie de l’armement, comme tout secteur économique, a besoin d’un cadre clair et stabilisé pour pouvoir perdurer, et même investir. Les lois actuelles ne le permettent manifestement pas, amputant du jour au lendemain près de 10% des débouchés pour nos exportations, et pas des moindres qui plus est.
Il s’agira donc de soutenir autant que faire se peut la modification de la loi sur le matériel de guerre, sans laquelle nous risquons de perdre les quelques usines liées au domaine de la défense encore présentes sur notre sol, nous privant d’autant de possibilités de nous éloigner d’une dépendance totale envers l’étranger, et aboutissant possiblement à des délais et des coûts encore supérieurs pour rééquiper notre armée.
Sources :
Communiqué de presse du SECO, « Exportation de matériel de guerre en 2025 », 10.03.202 6 : https://www.news.admin.ch/fr/newnsb/TH6DWe30NGhy7ClVBW22P
SECO, « Dossier – Exportations de matériel de guerre en 2025 », 10.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/de/seco/0JGC4pWfh0M9/Dossier_exportations+de+mat%C3%A9riel+de+guerre+2025.pdf
MEYER-VACHERAND, Étienne, « En plein débat sur l’assouplissement de la loi, les exportations de matériel de guerre explosent en Suisse » in Le Temps, 10.03.2026 : https://www.letemps.ch/economie/en-plein-debat-sur-l-assouplissement-de-la-loi-les-exportations-de-materiel-de-guerre-explosent-en-suisse
S. A., « Le Conseil fédéral suspend les exportations de matériel de guerre vers les Etats-Unis » in RTS Info, 20.03.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/la-suisse-interdit-les-exportations-d-armes-vers-les-etats-unis-29188794.html