Juste après que le Programme d’armement 2026 a été publié, le média en ligne Watson a publié un article fouillé sur les évaluations du nouveau pistolet devant équiper l’armée suisse. N’en déplaise à ses détracteurs, c’est un travail approfondi, et sur un sujet « de niche », qui a été réalisé. Celui-ci se base sur le rapport final d’Armasuisse au sujet de la future arme de poing.
Plutôt que de répéter les lignes de Daniel Schurter, on vous invite à les lire directement. Pour synthétiser rapidement la chose, le SIG Sauer P320 de conception américaine, alias Pist 26, a récolté la note globale de… 1/10. Cela est dû à une faible précision, un recul important, un guidon trop large, une poignée trop grande, des dérangements trop nombreux et une maintenance et une logistique trop complexes. Le commandement de l’instruction, l’équipe de test, la Base logistique de l’armée, Armasuisse Science et Technologie, l’État-major de l’armée et les grandes unités se sont tous prononcés en faveur du Glock 45 autrichien, qui a quant à lui reçu la note maximale. Ils ont en revanche déclaré l’arme sélectionnée inadaptée à l’emploi par des miliciens.
Mais alors, pourquoi tout de même choisir le SIG Sauer P320 ? Plusieurs raisons expliquent ce choix. La première, apportée par Urs Loher, le chef d’Armasuisse lui-même, tient au fait que cette arme est la moins chère et qu’elle est la seule à pouvoir être produite en Suisse. Or la nouvelle stratégie en matière d’acquisition d’équipement veut que le gouvernement privilégie la fabrication nationale, pour des raisons d’autonomie stratégique. Une deuxième raison, liée à la première, tient probablement à une logique économique et fiscale : produire nos futurs pistolets à Neuhausen am Rheinfall rapportera assurément plus que d’acheter sur étagère à l’étranger. Peut-être y a-t-il également une volonté de plaire à nos « partenaires » américains en leur achetant une licence de fabrication au moment où les discussions s’avèrent de plus en plus difficiles sur les dossiers F-35 et Patriot.
Enfin, et à ne pas négliger, se trouve l’aspect émotionnel. En effet, cela fait maintenant bientôt 80 ans que l’armée suisse est équipée de pistolets estampillés SIG, qui font la fierté des militaires comme des tireurs sportifs. La qualité de la production des armes légères suisses a été érigée en mythe au fil des décennies, en oubliant au passage que seul le Pist 49 (SIG P210) était entièrement helvète, le P220 ayant été fabriqué en Allemagne. Si la page doit être tournée, cela ne peut se faire que dans la douleur.
Ces différents éléments compensent-ils les défaillances du P320 ? Nous pouvions jusqu’ici nous montrer mesurément circonspects jusqu’à présent, la communication publique du département se montrant rassurante. Ce n’est plus le cas. Acheter cette arme constituerait un nouveau scandale, saperait encore une fois la confiance des citoyens et des militaires dans leur armée et donnerait des arguments à ceux qui souhaitent restreindre ses moyens et ses attributions.
Ainsi, les parlementaires doivent absolument avoir le courage de désavouer le Conseil fédéral et, selon Watson, les trois personnes à l’origine de cette proposition douteuse, soit Urs Loher, Thomas Süssli, l’ancien chef de l’armée et son successeur, Benedickt Ross. N’oublions pas que ceux-ci ont également désavoué à peu près tous leurs subordonnés dans ce dossier. En outre, ce ne serait pas la première fois que l’Assemblée fédérale recadrerait un projet de l’armée, même si cela est rare. Ce fut déjà été le cas en 2018, lorsqu’elle avait raboté le nombre de gilets de protection finalement acquis dans le cadre du projet système modulaire d’habillement et d’équipement (abrégé SMHE ou plus communément MBAS en allemand). Les parlementaires ne doivent donc pas craindre de rééditer cet exploit, étant entendu que l’armée ne s’est pas écroulée depuis cette première occurrence.
Le nouveau chef de l’armée s’est d’ailleurs dit surpris par l’ampleur de la polémique, indiquant ainsi un décalage marqué entre lui et les attentes de ses subordonnés et celles de la population. Il a également déclaré que « ce n’est pas avec lui [le pistolet, ndlr] que nous gagnerons la guerre. » Si l’achat d’une nouvelle arme de poing comporte effectivement plus d’aspects symboliques qu’opérationnels, autant ne pas risquer de mettre le DDPS en difficulté pour cela.
Dans le même ordre d’idée, certains élus bourgeois, comme Charles Juillard, relativisent déjà publiquement les défauts constatés, tablant sur le fait que la production en Suisse remédiera à tous les problèmes… C’est faire preuve du même optimisme naïf qui avait prévalu lors du choix du F-35. Et l’on connaît bien la suite, malheureusement… En outre, la mise en place d’une chaîne de montage dans le canton de Schaffhouse entraîne des coûts et des délais, sans parler des modifications que SIG Sauer AG devra apporter à l’arme et qui constituent autant d’inconnues à même de faire grimper la facture et de perturber le calendrier. Le prix canon avancé par l’industriel pourra-t-il être respecté ? Vu la propension d’Armasuisse à se faire avoir lors de la signature de contrats, on ne pourra guère nous reprocher de douter.
Si 50 emplois devraient voir le jour grâce à cette unité de fabrication, cela ne justifie pas à notre sens le dégât d’image que cette acquisition va entraîner. Il est d’ailleurs d’ores et déjà fait, mais peut encore être limité. En outre, il est probable qu’une proportion importante de ces postes soit occupée par des travailleurs frontaliers, vu la localisation de l’usine. La plus-value économique peut donc s’en retrouver limitée. En outre, le Parlement a jusqu’ici toujours été rétif à une politique de soutien actif à l’industrie. Il serait dès lors douteux qu’il débute avec un achat aussi controversé.
Peut-être est-il question de pérenniser ce site, aujourd’hui relativement vide, en attendant que l’armée n’engage le remplacement de ses F Ass 90 par des SIG SG56X durant la prochaine décennie. Si c’est le cas, les autorités doivent l’énoncer clairement. Mais au vu de l’échéance, cette hypothèse semble peu plausible.
Quoi qu’il en soit, le Programme d’armement 2026 fait d’ores et déjà travailler l’industrie suisse en faisant l’acquisition de systèmes Skynex et des munitions associées, et avec un produit qui, lui, semble faire l’unanimité. Nul besoin de pousser le vice jusqu’à effectuer des achats pour le moins douteux.
Ainsi, le Conseil national et la chambre des cantons doivent absolument prendre leurs responsabilités et ne pas se faire enfumer par les pressions et les déclarations faussement rassurantes. L’armée suscite d’ores et déjà critiques et moqueries du fait de son choix, tandis que la colère monte doucement dans la troupe, qui s’agace qu’on ne considère pas ses propres besoins. Si Juvénal posait la question Quis custodiet ipsos custodes ? (qui nous protégera de nos gardiens ?), l’on peut se demander qui protègera l’armée d’elle-même ?
Sources :
SCHURTER, Daniel, « Le nouveau pistolet de l’armée suisse est encore pire qu’attendu » in Watson, 25.03.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/politique/179343782-un-rapport-accablant-critique-le-pistolet-sig-de-l-armee-suisse
Conseil fédéral, Message sur l’armée 2026, 20.03.2026 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/aNOztC0y6hb8/Message_sur_l_armee_2026_avec_arretes_federaux.pdf
S.A. « Accord trouvé pour les gilets pare-balles » in 24 Heures, 29.11.2018 : https://www.24heures.ch/accord-trouve-pour-les-gilets-pare-balles-841679040283
BLUNSCHI, Peter, « Pourquoi l’argent ne règlera pas le gros problème de l’armée suisse » in Watson, 27.03.2026 : https://www.watson.ch/fr/suisse/armee/769433136-l-armee-suisse-a-des-problemes-plus-importants-que-son-pistolet
HENDERSON, Mathieu, « Evaluation désastreuse pour le futur pistolet de l’armée suisse », in RTS Info, 26.03.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/le-pistolet-sig-sauer-de-l-armee-suisse-obtient-la-note-de-1-sur-10-29194116.html
Objet 25.8145, question Graf « armasuisse opte pour le pistolet P320 de SIG Sauer », 10.12.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20258175