Le projet Télécommunication de l’armée (TC A) est un élément majeur de la modernisation des moyens de conduite de notre outil de défense. Outre son ampleur financière, soit plus de 1,9 milliard de francs, il s’agit d’un programme de longue haleine. Il a en effet été lancé en 2008 et doit se terminer en 2035. En résumé, il consiste à remplacer totalement ou partiellement les systèmes de télécommunication par de nouveaux. Ceux-ci datent pour une partie non négligeable des années 1990. Ainsi, les soldats sont désormais plus jeunes que les radios qu’ils manipulent…
Moins vendeur auprès des officiers ou de l’opinion publique qu’un char d’assaut ou un avion de combat, ces domaines de l’ombre sont pourtant essentiels à la conduite des opérations, comme le montrent les combats en Ukraine ou les frappes aériennes au Moyen-Orient, où la rapidité de la transmission des informations et des ordres et la capacité à se représenter les opérations s’avèrent primordiaux, sinon vitaux, pour les troupes comme les états-majors.
Au vu de son ampleur et de sa complexité – il faut intégrer beaucoup de nouveaux systèmes à une infrastructure qui doit elle aussi changer -, TC A est découpé en divers sous-projets. Le premier consistait à remplacer les appareils à ondes dirigées légers (étape 1). Un autre (étape 4) visait à mettre en place des systèmes permettant l’utilisation partagée de réseaux civils, comme le réseau radio mobile. L’imparfait est de mise, car ces deux étapes sont d’ores et déjà réalisées.

L’étape 2 prévoit de mettre en service de nouvelles radios tactiques et autres communications de bord, accompagnées de casques audio. Le rapport sur les projets 2024 indiquait déjà que celle-ci pouvait connaître des difficultés, du fait d’un certain manque de personnel et des tensions qui sévissent dans l’approvisionnement par suite des conflits en Ukraine et en Israël.
La troisième a pour objectif d’acquérir d’autres appareils à ondes dirigées et de remplacer le système intégré de télécommunications militaires (RITM) et le système de planification de la technologie de communication. L’optique de l’étape 5 est d’acquérir des appareils radio tactiques supplémentaires et d’effectuer des développements techniques sur les moyens de télécommunications.
Et les craintes concernant l’étape 2 se sont concrétisées, le projet étant depuis passé au rouge dans le suivi des programmes d’Armasuisse, tout comme Air 2030. En effet, un contrat de 377 millions de francs a été notifié à l’entreprise israélienne Elbit Systems pour fournir de quoi équiper 1800 véhicules. Mais la qualité des livraisons a été jugée insuffisante, notamment en ce qui concerne les fonctionnalités logicielles ouvertes et l’intégration du système. La production en série a donc été suspendue jusqu’à ce que les problèmes soient réglés.
Le Contrôle fédéral des finances (CDF) a déjà audité le projet TC A à cinq reprises. S’il juge, depuis la dernière fois, que la gestion des contrats a permis de réduire les risques, ces derniers ne sont pas éliminés et aucun des systèmes concernés par le contrat avec l’entreprise israélienne n’est en service à l’heure actuelle. Armasuisse se réserve d’ailleurs l’option de changer de fournisseur si d’aventure Elbit ne parvenait définitivement pas à remplir le cahier des charges. Mais cela entraînerait évidemment des retards supplémentaires. Quoi qu’il en soit, des délais supplémentaires et des surcoûts sont d’ores et déjà à prévoir dans ce dossier, de l’ordre de 50 millions de francs selon l’industriel. Dans le cas où aucune difficulté supplémentaire ne devait survenir, l’équipement des véhicules pourrait se terminer en… 2034. L’on peut se demander si les équipements ne seront pas obsolètes à cette échéance.
Un autre objet a suscité des remarques de la part du CDF : le remplacement de RITM. Celui-ci a quant à lui été attribué à RUAG MRO mais des divergences entre cette dernière et Armasuisse au sujet de l’étendue des prestations et du coût des licences a empêché la signature du contrat entre les deux entités, initialement prévue à la fin de l’année 2024.
Élément rassurant : le DDPS a simplifié ses procédures et exigences, par exemple en s’orientant systématiquement vers des produits civils disponibles « sur étagère » et en procédant à une standardisation de ses demandes et équipements. De plus, l’avènement du Commandement Cyber commence manifestement à payer et la gestion des projets informatiques devrait s’en trouver améliorée. En même temps, l’on a envie de dire qu’il était difficile de l’empirer… Le CDF précise toutefois que la nouvelle méthode de travail du Commandement Cyber, avec des « shifts » de 10 semaines, n’a pas encore pu être mise à l’épreuve d’un processus d’acquisition complet et que les lots et les aspects commerciaux pour lesquels elle est employée ne disposent pas encore de précisions contractuelles. En outre, changer de manière de procéder au milieu du gué peut également entraîner des retards supplémentaires.
Si tout n’est donc pas catastrophique, loin de là, il est difficile de ne pas se montrer quelque peu inquiet en constatant que bon nombre de grands programmes d’acquisition sont aujourd’hui dans le rouge. Il faut également remarquer que nous avons ici affaire aux mêmes problèmes et aux mêmes prestataires que dans le cadre de l’affaire des drones, soit RUAG et Elbit Systems. À se demander s’il faut continuer à faire affaire avec le second et ne pas remettre furieusement au pas le premier.
Sources :
Contrôle fédéral des finances, Examen du projet clé « Télécommunications de l’armée, 22.12.2025 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/wirtschaft_und_verwaltung/informatikprojekte/25132/25132be-v-schluesselprojekt-tk-a.pdf
DDPS, rapport sur les projets – Projet TC A – Télécommunication de l’armée, 12.02.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/projet-telecommunication-armee
S.A, « Retards dans les projets de modernisation des systèmes de télécommunications de l’armée suisse » in RTS Info, 26.02.2026 : https://www.rts.ch/info/suisse/2026/article/l-armee-suisse-accumule-les-retards-dans-ses-telecommunications-29164441.html
Revue Militaire Suisse, N° thématique 2, 2023, 64 p.
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