Quel avenir pour la flotte de blindés de l’armée suisse ?

Déchargement de M113 après un transport en train, @Brigade mécanisée 1, groupe d'artillerie 1

Une fois n’est pas coutume, le DDPS a annoncé que toute la flotte de M-113, au nombre de 238 exemplaires, allait être immobilisée par suite de la découverte de défauts pouvant entraîner la rupture de l’arbre de transmission. Cela peut provoquer la perte totale de maîtrise du véhicule. Cette immobilisation durera le temps que tout le parc soit contrôlé, et le risque éliminé. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. En effet, en décembre 2023, le département avait pris la même mesure, pour des raisons similaires. Y pallier a pris près de deux ans. C’est qu’il a fallu trouver, acheter puis installer les pièces de rechange, pour 2,6 millions de francs.

Et cela ne surprendra guère les amateurs de la chose militaire, puisque le premier M-113 est entré en service dans l’armée suisse dans les années 1960 ! Leur longévité tient notamment à leur rusticité, leur grand nombre dans les inventaires du département et à l’ampleur de la production, permettant de trouver des pièces détachées durant des décennies. Mais même tous ces avantages ne peuvent rien contre l’implacable marche du temps. Aujourd’hui, ces blindés sont encore utilisés pour la conduite et la direction du feu de l’artillerie.

Ils auraient déjà dû être remplacés depuis un moment, mais ne l’ont pas été, faute de moyens financiers, comme bien souvent. Leur successeur devrait être l’Eagle V de GDELS. 100 exemplaires ont été acquis pour 100 millions de francs au travers du programme d’armement 2019, mais pour renforcer les moyens d’observation, et non remplacer les M-113. Pour effectuer cette action, il en reviendrait à plus de 900 millions de francs, sachant que les Eagle V commandés par l’armée ont coûté 3,8 millions de francs l’unité.

Bien entendu, une commande importante peut entraîner des économies d’échelle, tandis que l’armée a tendance à commander moins de nouveaux systèmes, pour des questions autant financières que techniques. En effet, les nouveaux équipements étant plus performants que les anciens, il en faut moins pour accomplir la même mission. Enfin, théoriquement. Quoi qu’il en soit, leur remplacement est aujourd’hui évoqué, mais de manière floue, « dans le cadre de différents programmes d’armement », nous indique laconiquement le DDPS.

Outre ces antiques blindés de facture américaine, l’armée compte également 186 véhicules blindés de combat d’infanterie chenillés suédois CV-90, 804 chars de grenadiers à roues Piranha I, II et III, 227 Eagle I et II et 417 GMTF, tous d’origine helvétique. Qu’adviendra-t-il de chacune de ces flottes ?

Pour ce qui est des CV-90, il ne devrait guère y avoir de changement à l’avenir. L’opération de « maintien de la valeur » acceptée par le Parlement en 2020 devrait arriver à son terme cette année. D’un montant de 438 millions de francs, elle a consisté à remplacer les composants suivants : caméra thermique, systèmes informatiques et d’affichage, système d’information du véhicule, système de caméras, commutateur pour les informations d’affichage, renforcements des châssis, génératrices et climatisation. Le projet contenait également l’acquisition de pièces de rechange devant permettre de conserver ces véhicules jusqu’en 2040. Le DDPS précisait en 2020 que « Les mesures planifiées ne visent pas à augmenter la valeur combative des chars de grenadiers, mais à préserver leurs capacités actuelles. »

Les Piranha, et notamment les versions I et II, étaient obsolètes dès leur entrée en service à la fin des années 1990. En effet, leur tourelle manuelle ( !) du fabricant allemand KUKA et l’armement léger qu’elle emporte (une simple mitrailleuse de 12,7 mm), sans moyen de visée moderne ôtaient beaucoup de leur valeur combative à ces véhicules. Ils n’ont malheureusement jamais été modernisés et arrivent eux aussi au bout de leur potentiel d’utilisation. Le « livre noir » indique en effet qu’un certain nombre d’entre eux seront retirés du service vers 2035. L’ampleur de l’opération n’est pas précisée.

Le DDPS étudie actuellement l’acquisition du Véhicule Blindé à Roues de Nouvelle Génération (VBR NG), qui devrait être un Piranha IV équipé d’un canon de 25 ou 30 mm, voire d’un lance-grenades de 40 mm, mais rien n’est encore arrêté à ce jour et cette acquisition sera évidemment très coûteuse. Rappelons que les chars de pionniers 21, eux aussi basés sur le Piranha IV, coûtent 6 millions de francs par unité. Le DDPS nous a indiqué que la commande d’un prototype « de véhicule protégé équipé d’un canon et de missiles antichars guidés intégrés » avait été passée l’été dernier.

Les Eagle I et II, commandés au même moment que les Piranhas I et II, devraient également être retirés du service durant la première moitié de la décennie 2030. Ils devraient eux aussi être remplacés par des Eagle V mais nous n’avons aujourd’hui guère plus d’informations à ce sujet. Enfin, les GMTF connaîtront une opération de « prolongation de l’utilisation », soit même pas l’équivalent d’un maintien de la valeur. Le Message sur l’armée 2024 mentionne d’ailleurs un montant destiné à la fabrication d’un prototype.

Comme on peut le constater, la modernisation de notre flotte de véhicules blindés risque fort d’être lente et relativement limitée, sans même oser évoquer une augmentation de la taille du parc, pourtant nécessaire au rééquipement de nos bataillons, dont seul un tiers peut aujourd’hui compter sur une dotation complète. En outre, la question des équipements tels que les systèmes de protection active (Active Protection System ou APS en anglais) n’est même pas évoquée dans les documents du DDPS, ni même ailleurs, d’ailleurs. Alors que ceux-ci tendent à se multiplier à l’étranger, la question ne semble pas agiter les milieux militaires outre mesure. La multiplication des menaces pour les coûteux véhicules blindés devrait pourtant encourager le débat, mais il n’en est rien. Sans parler des systèmes de communication et de senseurs.

Au rythme actuel, notre flotte risque donc fort de continuer à vieillir et à perdre de son efficacité, tout en coûtant de plus en plus cher pour son entretien. Faute d’investissements colossaux, l’armée suisse vivra sur l’héritage de la Guerre froide durant encore un moment, et ce n’est pas la proposition d’augmenter la TVA afin de financer la modernisation de notre outil de défense qui lui permettra de sortir de l’ornière, elle qui semble d’ores et déjà très mal emmanchée.

Sources :

Communiqué de presse du DDPS, 10.02.2026 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/Q4g89LJ76N_agsFpjnaeL

DDPS, projet TASYS : https://www.vbs.admin.ch/fr/projet-tasys-systeme-exploration-tactique#Dur%C3%A9e-du-projet

Le DDPS en chiffres : https://www.vbs.admin.ch/fr/ddps-en-chiffres#Arm%C3%A9e-(Jours-fournis,-%C3%A9quipement-etc.)

Conseil fédéral, Message sur l’armée 2020, 19.02.2020 : https://anneepolitique.swiss/references/380628/download?filename=FF%2C+2020%2Cp.2173s.pdf&inline=true#zoom=page-fit

Conseil fédéral, Message concernant l’acquisition de matériel d’armement (Programme d’armement 1993), 23.06.1993 : https://www.fedlex.admin.ch/eli/fga/1993/3__1_/fr

Communiqué de presse du DDPS, 21.02.2024 : https://www.ar.admin.ch/fr/acquisition-de-chars

DDPS, Renforcer la capacité de défense, 08.2023 : https://res.cloudinary.com/adminch/image/private/s–KMYDQNer–/v1719952965/Bundespublikationen/81_298_f.pdf

DDPS, Acquisition de matériel d’armée 2024 à 2027 : https://www.vtg.admin.ch/fr/acquisitions-de-materiel-de-larmee-2024-a-2027

BONNARD, Gilles, HUBER, Patrick, « L’infanterie, pierre angulaire de la Défense – d’Armée 61 au bat inf 2030+ » in Revue Militaire Suisse, N° thématique 2, 2024, pp. 6-9.