Par Adrien Fontanellaz, historien militaire
Ces dernières décennies ont vu apparaître une variété de termes telles que “guerre hybride”, “opérations informationnelles”, “mesures actives”, “narratifs”, “contournement de la lutte armée” ou encore “guerre cognitive”, émanant d’institutions aussi variées que l’OTAN ou les forces armées de la fédération de Russie.
L’idée sous-jacente à la plupart d’entre eux est l’existence d’un continuum entre l’état de paix et l’état de guerre, ce dernier correspondant à l’usage de la violence armée. Il est alors possible pour une puissance de faire plier son adversaire à sa volonté au moyen de toutes une série d’actions non-violentes, à commencer par les opérations d’influence et de propagande. Même si elles échouent à atteindre cet objectif, elles peuvent mettre un agresseur dans une position très avantageuse au moment où il fera usage de ses forces armées – et ce par exemple si ses opérations de manipulation informationnelles ont réussi à diminuer la volonté de défense de l’adversaire en exacerbant les divisions au sein de son opinion publique.
Rien de nouveau sous le soleil puisque bien conscient de ce continuum entre temps de paix et temps de guerre, le général Guisan relevait que “la défense spirituelle revêt une importance tout aussi grande que la défense militaire tout court.” De nos jours, la stratégie de la politique de sécurité de la Confédération rappelle que celui-ci est inhérent aux opérations de guerre hybride, tandis qu’en juin 2024, le Conseil fédéral faisait état d’une augmentation des opérations d’influence visant notre pays. De fait, le retour à une époque de brutalisation des relations internationales ne fait qu’intensifier le recours à de telles pratiques, à un point où elles ont pris des proportions industrielles.
Les réseaux sociaux rient, la presse se meurt et le corps civique se fragmente
Ce qui est nouveau en revanche, c’est que les réseaux sociaux, devenus omniprésents au cours de ces deux dernières décennies, ont permis de démultiplier l’efficacité des manœuvres informationnelles. D’une part, ces réseaux sociaux génèrent des chambres d’échos qui tendent à enfermer leurs utilisateurs dans des bulles d’informations qui les confortent dans leurs convictions plutôt que d’amener des perspectives susceptibles de nourrir de leur réflexion, mais aussi de leur déplaire. De fait, il ne s’agit de proposer aux utilisateurs que des contenus susceptibles de les fidéliser et de maximiser les revenus publicitaires que leurs propriétaires peuvent en tirer.
D’autre part, ces mêmes réseaux aspirent des recettes publicitaires qui allaient auparavant vers nos médias locaux, qui se caractérisent par leur aspiration à respecter les règles de la déontologie journalistique. Il s’agit de l’une des raisons majeures pour lesquelles l’on assiste année après année à un affaiblissement critique de la presse romande.
Enfin, l’on rappellera si besoin était que ces mêmes réseaux sont pour la plupart en mains étrangères et que leurs propriétaires ont montré une certaine propension à s’en servir comme leviers à des fins politiques, que ce soit pour des raisons idéologiques ou par souci de sécuriser leurs gains, ou les deux.
De la SSR comme outil de défense de la souveraineté
La Suisse est par nature vulnérable face aux opérations d’influence et de guerre informationnelle. Cette vulnérabilité résulte de son ordre libéral et démocratique, de sa pluralité et enfin parce la Suisse est une Willensnation, une nation de volonté, issue de la volonté de populations aux langues et aux cultures différentes de s’allier et de s’unir dans le respect de leurs différences. Cette volonté n’est autre que le soubassement de notre solidarité confédérale, dont le financement de la SSR est une bonne illustration puisque nos compatriotes germanophones, paient plus que ce qu’ils devraient afin de mettre à disposition des minorités linguistiques un service publique de qualité égale.
Surtout, et du fait de la petite taille de notre pays, et grâce à ce financement assis sur la solidarité confédérale et la responsabilité citoyenne, la SSR est la seule à pouvoir proposer au public une information audiovisuelle vérifiée et aussi solide que raisonnablement possible. En effet, des acteurs privés ne pourraient pas remplir les mêmes missions sans faire de lourdes pertes financières puisque la taille de nos marchés est trop petite.
Cette capacité de pouvoir trier et vérifier les flux d’informations de manière critique et à l’aune de nos propres sensibilités et intérêts est une nécessité absolument fondamentale afin de contrer des opérations d’influence et à ne pas se voir condamnés à laisser des adversaires coloniser nos esprits à l’aide de leurs propres narratifs. Le fait que la chaîne d’information russe RT se soit récemment fendue de quelques fake news visant la SSR alors que la campagne de votation est en cours démontre que ceci est bien compris à Moscou, et ailleurs puisque la fédération de Russie est loin d’être le seul acteur à mener ce type d’opérations informationnelles.
Là aussi, rien de nouveau puisque à l’approche de la Seconde guerre mondiale et confrontés à la montée des totalitarismes nazis, fascistes et staliniens, nos aïeux avaient élaboré une “défense spirituelle” du pays qui visait à leur opposer les valeurs de diversité, de fédéralisme, de démocratie semi-directe et d’attachement à la dignité humaine propre à notre pays.
Cependant, défendre ces valeurs nécessite de disposer de médias locaux en général, et d’une SSR forte en particulier, forts et en bonne santé. À nouveau, nos grands-parents et arrières grands-parents, toutes familles politiques confondues, avaient une conscience aiguë de cette nécessité. Si l’on croit les résultats des sondages de ces dernières semaines, ils étaient à l’évidence plus clairvoyants et soucieux de leur patrie que nous ne le sommes actuellement.
Les irresponsables
Mais nous sommes en 2026, et une partie des milieux patronaux, d’allergiques à la notion de service publique ou encore de thuriféraires du consumérisme ou encore d’un libre marché sommé de répondre magiquement à tous les problèmes, et enfin d’un plus grand parti de Suisse qui ambitionne volontiers d’être le plus ardent défenseur des valeurs patriotiques, ont décidé d’unir leurs forces afin de réduire de moitié les moyens alloués à cette SSR qui constitue un outil essentiel et irremplaçable à la préservation de notre souveraineté en des temps où nous l’avons vu, nous sommes bien seuls.
L’enfer étant le plus souvent pavé de bonnes intentions, l’on ne leur fera pas le mauvais procès de vouloir délibérément saper notre indépendance dans un contexte de plus en plus menaçant ou encore de passer bêtement les plats à quelques entreprises privées soucieuses d’accroître à bon compte leurs parts de marché au détriment de l’intérêt général, mais plus simplement de se déterminer en fonctions de critères purement idéologiques très éloignés des nouvelles réalités, certes difficiles et désagréables à contempler, de notre monde.
Droite conservatrice/Groupe pour une Suisse sans armée : même combat ?
En cela, ils sont ironiquement comparables aux militants du Groupe pour une Suisse sans armée, qui au nom de beaux et grands principes comme le pacifisme n’ont de cesse, indifférents aux évolutions de notre temps, de vouloir éliminer toute capacité à dissuader une agression armée, ou si le pire venait à advenir, à se défendre par la force des armes. Quelle ironie donc, en des temps de plus en plus incertains, de voir une partie de la gauche et une partie de la droite unir leurs forces afin de saper notre capacité à faire face à l’ensemble du spectre des agressions dont il est déjà la cible dans le cas des opérations de guerre informationnelle et pourrait l’être dans un avenir indéterminable dans le cas d’actions armées.
De fait, il est frappant de constater que le procédé est le même dans les deux cas. Dénoncer les erreurs effectivement commises par l’institution ciblée ou se fixer sur les aspects qui leur sont insupportables, pour l’armée pour les uns, pour la SSR pour les autres, puis trouver ainsi prétexte à jeter le bébé avec l’eau du bain en se parant des meilleures intentions du monde et de beaux principes abstraits comme le pacifisme ou le libre marché, et sans expliquer clairement par quoi ils remplaceraient, et à quel prix, ce qu’ils souhaitent détruire.
Débattre plutôt que détruire
Pour conclure, il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour qu’une partie des tenants du “Oui” prenne conscience de l’inestimable valeur du leg qu’ont su nous laisser des générations qui pourtant avaient traversé les tempêtes du XXe siècle et réalise tout l’aveuglement dont fait preuve leurs élites politiques et économiques et votent NON le 6 mars 2026.Si l’essentiel est sauvé et que cette opération de sabordage est mise en échec, nos parlementaires auront ensuite inévitablement la charge et la responsabilité de reprendre et rediscuter le contenu du mandat de service publique conféré à la SSR afin d’adresser le mécontentement bien réel manifesté par une partie importante de la population vis-à vis des contenus proposés par celle-ci. Ce serait folie en effet que d’ignorer, quand bien même elle aurait échoué, une initiative qui serait parvenue, si l’on en croit les sondages, à récolter près de la moitié des suffrages, au risque d’affaiblir gravement notre politique de sécurité.
Idéalement, les ténors du camp du OUI expliqueront alors clairement quels programmes ils veulent voir supprimer dans chacune des différentes langues et par quoi ils souhaitent les voir remplacés, ouvrant ainsi la voie à un débat démocratique constructif et digne plutôt que de simplement s’efforcer d’amputer des jambes et des bras un média indispensable à la conduite, précisément, de tels débats face au public.
Sources :
Dimitri Minic, Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine. 2023, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
NATO’s Strategic Warfare Development Command, “Cognitive warfare”, consulté le 17 janvier 2026.
Marco Jorio: « Défense spirituelle », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 23.11.2006, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017426/2006-11-23/.
Arthur Lusenti, “Politique de sécurité de la Suisse : vers un nouveau réarmement moral”, stratos digital #113, 27 octobre 2025
« Activités d’influence et désinformation ». Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 22.3006 CPS-N”, 19 juin 2024.