Le coût des infrastructures du F-35 s’envole

F-35 à Payerne en juin 2019, @Neo-Falcon Creations.

Les emmerdes, ça vole en escadrilles. Contrairement au F-35, qui lui ne vole pas encore sous nos cieux.

Mais trêve de galéjade, et expliquons plutôt le pourquoi du comment. En septembre 2022, le Parlement a approuvé un crédit de 120 millions de francs visant à construire ou mettre à jour diverses installations afin d’accueillir l’avion américain sur les bases aériennes de Payerne, Meiringen et Emmen. Il s’agit entre autres d’un centre d’entraînement, de locaux de planification ou d’abris.

Seulement, en juin 2025, Martin Pfister est venu expliquer que, outre le surcoût pour les aéronefs eux-mêmes, ce crédit serait également dépassé, d’à peine 50%, en raison « de la hausse des prix de la construction, de l’évolution des prix du marché et du renforcement des exigences en matière de sécurité. » Pour ce dernier point, il s’agit notamment de demandes américaines. Mais on reste totalement souverain en achetant cet aéronef, hein.

En arrondissant un peu afin de disposer d’une marge de +/- 10%, l’on arrivait donc à 200 millions de francs environ. Mais ça c’était avant. En effet, deux jours seulement après que le Contrôle fédéral des finances (CDF) a publié trois rapports, bien malhonnêtement exploités par la presse, un autre document a été rendu public. Et celui-ci est implacable.

Le crédit de 120 millions de francs demandé au Parlement en 2022 se basait sur une décision purement politique et arbitraire de 2018, alors que le modèle de l’avion n’était pas encore connu. Or, le coût de la mise aux normes des bâtiments et infrastructures avait été estimé à 200 millions en 2016 déjà…

Observez bien la magie du financement du nouvel avion de combat. On estime les coûts infrastructurels à 200 millions en 2016, et puis pif paf pouf, ça diminue comme par miracle à 120 millions en 2022, avant que l’on « redécouvre » curieusement le montant initial aujourd’hui. ABRACADABRA!
Contrôle fédéral des finances, Examen des travaux préparatoires pour le F-35A, 15.10.2025, p. 18.

Et ces investissements, pourtant absolument nécessaires au bon fonctionnement du nouvel avion de combat, n’ont, curieusement, jamais été inclus dans l’enveloppe de 6 milliards de francs acceptée par la population en votation en septembre 2020. Qui plus est, les mesures englobées par ces 200 millions ne sont même pas exhaustives ! Si elles n’ont pas été incluses, c’est parce que « certains de ces projets n’étaient pas encore connus, qu’ils doivent être réalisés à une date ultérieure, qu’ils ne sont pas encore suffisamment mûrs ». Le CDF a donc identifié plusieurs objets ayant trait de près ou de loin à l’arrivée du F-35 :

  • Rénovation et adaptation des abris U60 et U80 à Payerne pour 20 millions en 2028 et 2029 ;
  • Rénovation de l’infrastructure de l’abri U10 à Payerne pour 8 millions de francs en 2029 ;
  • Agrandissement du Labo 5 à Payerne pour 2 millions de francs ;
  • Construction de nouvelles cellules d’essai pour les moteurs F-35A pour 24 millions en 2027 ;
  • Mesures d’assainissement acoustique pour un coût compris entre 5 et… 20 millions de francs. C’est très précis, hein ? Du simple au quadruple !

Certains de ces projets, notamment la rénovation des abris, figuraient initialement dans le crédit de 120 millions (enfin, 200, mais ça augmente tellement vite, il faut nous en excuser) mais ont été retirés pour des motifs pour le moins flous. En outre, leur lien avec l’acquisition des F-35 est clair et direct. Quoi qu’il en soit, ces montants représentent plus de 50 millions de francs, qui étaient jusqu’ici éparpillés ici ou là.

Ainsi, le coût de l’adaptation des infrastructures permettant d’accueillir les machines de Lockheed Martin s’élèvera à 250 millions de francs, et non 120 comme demandé en 2022 au Parlement, soit plus du double ! Ces sous-estimations et ce saucissonnage ne sont manifestement pas dus à de « simples » oublis ou inconnues au moment de présenter la chose au législatif fédéral : ils sont le fruit de décisions prises consciemment, sans doute afin de diminuer la facture et appuyer le discours selon lequel l’avion sélectionné était le meilleur marché. L’on sait aujourd’hui que ce n’est pas le cas.

Qu’importe que le F-35 soit potentiellement le meilleur avion du moment. Ses coûts sont manifestement très importants, obérant la modernisation du reste de l’armée, tandis que toutes les affaires qui lui sont liées ont très sérieusement entamé la réputation du département. L’un dans l’autre, le bilan est donc foncièrement négatif. Et comme nous ne sommes plus à une mauvaise surprise près, ce n’est peut-être pas fini. Y aura-t-il encore des surcoûts ? Des retards ? Des problèmes techniques ? Un peu de tout en même temps ? Nous ne l’espérons évidemment pas mais il est impossible de l’exclure à ce stade.

Pour que la population et les parlementaires puissent faire confiance au DDPS et à son chef, il faut impérativement que les dossiers soient menés en toute transparence. Force est de constater que c’est ce qui manque depuis le début, sans parler de vision stratégique. Cela aura-t-il des conséquences sur les votations à venir sur le service civil ? Réponse en juin prochain.

Sources :

Contrôle fédéral des finances, Examen des travaux préparatoires pour le F-35A, 15.10.2025 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/sicherheit_und_umwelt/verteidigung_und_armee/25102/25102_endgueltige_fassung_v04.pdf