Ces derniers jours, le Contrôle fédéral des finances (CDF) a publié trois rapports se concentrant sur le DDPS. Le premier porte sur la gestion de portefeuille du Groupement Défense, le second sur le projet « Nouvelle plateforme de digitalisation de l’armée » et le dernier sur la mise en œuvre des recommandations essentielles. Eh bien vous le croirez ou non, mais tous les médias suisses relatent aujourd’hui que « l’armée dilapide l’argent du contribuable ».
Est-ce vraiment le cas ? Tâchons de faire une rapide synthèse de ces rapports et de voir ce qu’il en est. Au risque de vous surprendre, la critique n’est pas justifiée, mais pourquoi se priver d’un peu de buzz, hein ?
Le premier document indique en substance qu’il y avait « de sérieux problèmes » dans la gestion des projets par l’ancienne Base d’aide au commandement (BAC), depuis transformée en Commandement cyber. En effet, en 2022, l’organe de surveillance avait constaté qu’il y avait trop de projets mis en branle par rapport aux ressources humaines et financières disponibles. Seulement, le CDF relate aujourd’hui que « des améliorations notables ont pu être constatées » et que la plupart des recommandations ont été mises en place, même si tout n’est pas encore parfait. Des prescriptions complémentaires sont ainsi faites, notamment d’uniformiser les données transmises au Groupement Défense afin de faciliter leur traitement. La gestion de projet étant en pleine réorganisation, le CDF n’a toutefois pas pu analyser celle-ci en profondeur. Quoi qu’il en soit, le ton de ce premier document semble relativement positif. La presse n’en fait cependant aucun cas.
Le deuxième rapport porte sur la Nouvelle plateforme de digitalisation de l’armée (NPD) et vise à savoir si cette infrastructure, qui doit (très) grossièrement regrouper tous les moyens numériques de notre outil de défense, peut « apporter rapidement une valeur ajoutée. » Le Contrôle fédéral des finances constate ici que le projet se déroulait comme prévu, que le calendrier était réaliste et que la nouvelle plateforme bénéficiait d’un large soutien de ceux qui doivent la concevoir. Il est fait état d’un projet d’une certaine complexité mais dont les rapports de mise en œuvre sont plausibles, l’état d’avancement clairement exposé et les regroupements effectués judicieux, même si cela suppose une complexité accrue. Le CDF a donc constaté que ses recommandations avaient été suivies et que le projet était maintenant sur de bons rails. Là encore, les médias ne relatent absolument pas cela.
Enfin, le dernier audit est plus général. Il analyse si les 7 recommandations émises en 2020-2021 ont été suivies ou non. En préambule, ce document indique que « la plupart des risques identifiés ont été traités de manière sérieuse et appropriée. » En passant rapidement les éléments en revue, 2 recommandations ont été jugées obsolètes (contrôle périodique des besoins en service long des différentes armes et de la BAC, aujourd’hui disparue), celles portant sur l’effectif réglementaire, le concept de stationnement (deux recommandations) la gestion des risques du programme Air2030 (deux recommandations) sont considérées comme mises en œuvre. Ne reste donc qu’une seule, qui a retenu toute l’attention de la presse. Celle-ci porte sur la mise hors service de biens d’équipement militaires. Selon le CDF, le DDPS « ne prend pas en compte de la rentabilité lors de la mise hors service de matériel et de systèmes ». Aucun système majeur n’ayant été retiré durant la période analysée, l’organe de surveillance s’est donc concentré sur des objets de moindre importance, comme l’artillerie de forteresse ou les obus de mortier Stryx. Il a ainsi été fait don de matériel à des musées plutôt que de vendre celui-ci, relate le Blick.
Cette critique nous semble pour le moins bancale, voire infondée. Premièrement, si ces systèmes sont retirés du service, c’est bien qu’ils sont obsolètes, usés, ou même les deux en même temps. Il est dès lors évidemment compliqué de trouver des acheteurs pour ceux-ci. En outre, rappelons que la modification de la Loi fédérale sur le matériel de guerre n’est pas encore entrée en vigueur. Les acquéreurs ne se pressent pas au portillon de la Suisse. De plus, les systèmes analysés sont soit uniquement suisses, produit et utilisé uniquement par la Confédération, comme l’artillerie de forteresse (lance-mines de 12 cm ou canon BISON de 15,5 cm), soit utilisés par un nombre très restreint de forces armées. Les obus de mortier Stryx n’ont été acquis que par la Suisse et la Suède, pays dans lequel ils étaient fabriqués.
Dans ces conditions, il semble passablement compliqué d’atteindre un certain degré de rentabilité dans ces opérations. Les dons aux musées permettent, à défaut, d’économiser les frais d’élimination. Ces institutions, souvent peu dotées financièrement, conservent le patrimoine militaire suisse, mission qui a son importance, mais présentant rarement un bilan économiquement intéressant. Ce n’est de toute manière pas le but. Dans tous les cas, l’armée semble bien vouloir revendre ses F-5 Tiger bientôt mis au rebut, respectant ainsi les conseils émis dans ces rapports.
Ainsi, l’analyse du Contrôle fédéral des finances semble discutable, d’autant plus si l’on s’aperçoit que, selon lui, la gestion des risques du dossier Air2030 (acquisition des F-35 et des Patriot) s’est améliorée…
Comme on le voit, les audits menés par l’organe de contrôle de la Confédération sont en très grande majorité positifs, confirmant notre sentiment par rapport à la gestion générale des projets, et notamment dans le domaine informatique, depuis la création du Commandement cyber. Mais la presse s’est concentrée sur le seul constat foncièrement négatif, alors même que ses implications financières sont certainement très réduites. Cela n’a pas empêché le Blick de titrer « Un rapport du CDF reproche à l’armée de dilapider l’argent public ». Si nous ne sommes pas de ceux qui disent qu’il n’y a rien à tirer des médias généralistes, le traitement de cette information est foncièrement malhonnête et partial. Malheureusement, aucun média ne semble vouloir faire le modeste travail effectué ici, bénévolement. Vous avez dit déontologie ?
Source :
Contrôle fédéral des finances, « Prüfung der Portfoliosteuerung Gruppe Verteidigung », 19.01.2026 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/sicherheit_und_umwelt/verteidigung_und_armee/25181/25181_endgueltige_fassung_v04.pdf
Contrôle fédéral des finances, « Prüfung des Schlüsselprojektes Neue Digitalisierungsplattform der Armee », 19.01.2026 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/wirtschaft_und_verwaltung/informatikprojekte/25130/25130_endgueltige_fassung_v04.pdf
Contrôle fédéral des finances, « Nachprüfung der Umsetzung wesentlicher Empfehlungen », 19.01.2026 : https://www.efk.admin.ch/wp-content/uploads/publikationen/berichte/sicherheit_und_umwelt/verteidigung_und_armee/25117/25117_endgueltige_fassung_v04.pdf
BALLMER, Daniel, « Un rapport du CDF reproche à l’armée de dilapider l’argent public » in Blick, 20.01.2026 : https://www.blick.ch/fr/suisse/ddps-le-controle-des-finances-reprimande-larmee-pas-econome-id21612962.html