En voilà une affirmation qui va en faire tiquer plus d’un. Et pourtant. En mai 2022, le Conseiller national François Pointet (VL, VD), depuis éjecté du Palais fédéral, déposait un postulat intitulé « Quel est le coût total de l’armée ». Une telle analyse avait déjà effectuée en 2012, car tous les coûts induits par l’armée ne sont pas comptabilisés dans le budget de celle-ci. Devant la succession de demandes d’augmentation de budget, l’élu vaudois avait donc demandé à disposer d’une vision globale des coûts de l’armée, de manière à pouvoir comparer ceux-ci avec les dépenses militaires des autres pays.
Le Conseil fédéral trouvant la demande pertinente, il a proposé d’appuyer le postulat, qui a été accepté par le Conseil national. La réponse a été publiée ces derniers jours seulement, et porte sur les comptes 2023. Voyons plutôt ce qu’elle peut nous apprendre.
Le rapport de 25 pages divise les coûts induits par l’armée en plusieurs catégories : les dépenses figurant au compte d’État et ayant des incidences sur le frein à l’endettement, les imputations de prestations internes à la Confédération, les dépenses de l’armée sans incidences sur le frein à l’endettement, les versements d’allocations pour perte de gain, les versements de l’assurance militaire, les frais des autres services de l’administration fédérale, les dépenses cantonales et communales liées à l’armée, la part de l’armée aux intérêts sur les dettes de la Confédération et les rentes de droits de superficie
Les dépenses figurant au compte d’État et ayant des incidences sur le frein à l’endettement se montent à 5,92 milliards de francs, soit 3,275 milliards de francs pour le personnel et les biens et services, 2,591 milliards d’investissements (armement compris) et 54 millions de dépenses de transfert. L’on constate donc que l’armée peut investir 44% du budget qui lui est alloué annuellement. Les dépenses figurant au compte d’État et sans incidences sur le frein à l’endettement impliquent des amortissements et des réévaluations de valeur de stocks. Les imputations internes sont constituées d’heures effectuées par du personnel d’autres départements que le DDPS, mais au profit de celui-ci. Elles se montent à 140 millions de francs. Ainsi, le total des dépenses militaires effectuées par la Confédération au profit de l’armée se monte déjà à 7,723 milliards de francs. Mais cela n’est pas encore exhaustif.
En premier lieu, il convient de songer à l’Assurance pour Perte de Gain, qui constitue en quelque sorte le salaire des militaires. Celle-ci s’est élevée à 551 millions de francs en 2023. De même, il s’agit de prendre en compte l’assurance militaire qui couvre les risques courus par les personnes sous les drapeaux et qui se monte à 174 millions de francs. D’autres prestations fédérales ne sont pas comptées dans les imputations internes et une estimation effectuée par chaque département les évalue à 76 millions.
La Confédération n’est cela dit pas la seule entité publique à financer l’armée, puisque les cantons assurent aussi des prestations au travers des services dédiés qui organisent par exemple le recrutement et la libération des conscrits, perçoivent la taxe d’exemption, gèrent les données des astreints, gèrent le rétablissement du matériel, octroient les autorisations d’exploiter pour les stands de tir, etc. Les communes entretiennent quant à elles certaines infrastructures militaires. L’un dans l’autre, les collectivités publiques supportent des coûts d’environ 121 millions de francs.
Le service de la dette implique lui aussi des frais. Le Groupement défense a des immobilisations pour 4,413 milliards de francs et Armasuisse pour 5,922 milliards. À un taux d’intérêt moyen fédéral de 1,24%, cela représente 128 millions de francs. Enfin, les rentes de droits et de superficie représentent la perte de revenu issue de terrains que la Confédération pourrait théoriquement louer.
Enfin, des coûts macro-économiques de 200 millions de francs ont été comptabilisés. Ils résultent de la différence entre les APG versées par l’assurance (80% du dernier salaire) et la rémunération effectivement versée par les employeurs et leurs collaborateurs. D’autres postes n’ont pas été inclus à cette liste, parce qu’ils étaient difficilement quantifiables ou pas uniquement générés par l’armée et que la répartition était difficile à établir. Ainsi, les coûts des absences au travail, de construction et d’entretien de certaines infrastructures de transport, de travail à domicile effectué par les cadres ou d’impact sur l’environnement des activités militaires ne figurent pas dans le calcul ici établi.
Les revenus de l’armée (taxe d’exemption, par exemple) ainsi que ce qu’elle rapporte via les mandats attribués à des entreprises suisses, la TVA, etc. ne sont pas déduits de ces montants.
Si l’on additionne ces différents chiffres, l’on obtient un total de coût de 8,51 milliards, soit 1,06% du PIB. Si ces calculs permettent d’avoir une vision plus exhaustive des sommes investies à l’endroit de notre défense, il convient tout de même de rappeler que, même si l’OTAN a mis en place des standards de calculs, rares sont les États à comptabiliser leurs dépenses de défense de la même manière. En outre, les besoins en investissements restent très élevés pour renouveler les moyens de l’armée suisse, et intégrer les APG ou les budgets cantonaux ne changera pas le fait que seul environ 2,5 milliards de francs sont investis chaque année, dont, bon an mal an, environ 1 milliard pour le renouvellement des systèmes principaux, soit un niveau trop faible pour pouvoir tout moderniser et équiper l’entier de la troupe.
En définitive, ces chiffres permettent à l’État de montrer à ses partenaires internationaux que le travail est fait et à la gauche de critiquer les sommes investies dans notre outil militaire, mais ils n’améliorent en rien notre capacité de défense. Il conviendra donc de poursuivre l’augmentation de budget acceptée par le Parlement, voire de l’accélérer encore puisque le pourcent de PIB compris par les « dépenses de l’armée avec incidences sur le frein à l’endettement », montant par exemple pris en compte par le SIPRI pour effectuer ses analyses, ne sera atteint qu’en 2032. Une éternité.
Sources :
Objet 22. 3410, postulat Pointet « Quel est le coût total de l’armée ? », 09.05.2025 : https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20223410
Communiqué de presse du DDPS, 19.12.2025 : https://www.vbs.admin.ch/fr/newnsb/B6LnVnlMhkwVkBrhGDZdY
Conseil fédéral, Coûts de l’armée suisse, Rapport du Conseil fédéral en réponse au postulat 22.3410 Pointet du 9 mai 2022, 19.12.2025 : https://cms.news.admin.ch/dam/fr/der-schweizerische-bundesrat/u0lmGlba-xgg/Rapport_Conseil_federal_postulat_Pointet.pdf